{"id":14,"date":"2016-01-14T00:52:42","date_gmt":"2016-01-13T23:52:42","guid":{"rendered":"http:\/\/atelalphi.fr\/?page_id=14"},"modified":"2021-05-01T15:52:03","modified_gmt":"2021-05-01T14:52:03","slug":"philosophie","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/philosophie\/","title":{"rendered":"PHILOSOPHIE"},"content":{"rendered":"<p><strong>Le doigt et l\u2019\u0153il<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>De l\u2019humanit\u00e9, de l\u2019inhumanit\u00e9 : de la vengeance et de la justice<\/strong><br \/>\nLe mal existe dans le monde de fa\u00e7on naturelle : il est ce qui fait souffrir les \u00eatres. Avoir mal est une exp\u00e9rience v\u00e9cue \u00e0 la fois par les b\u00eates et par les hommes. Le malheur peut toucher la vie m\u00eame : n\u2019importe quelle catastrophe le prouve (tremblement de terre, incendie, tsunami etc.)\u2026Mais le mal naturel, c\u2019est aussi la maladie et la mort, celles de nos proches, et les n\u00f4tres\u2026 Le mal naturel, c\u2019est tout ce qui nous emp\u00eache d\u2019\u00e9prouver simplement le plaisir de vivre, d\u2019\u00eatre heureux. Or, ce mal qui surgit dans nos vies et les ab\u00eeme, nous le consid\u00e9rons comme absurde, inexplicable, voire injuste\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est fort \u00e0 parier que les premiers hommes, d\u00e9pass\u00e9s par les malheurs qui s\u2019abattaient sur eux, aient ressenti le besoin d\u2019imaginer que des \u00eatres sup\u00e9rieurs (les Dieux) leur infligeaient ces ch\u00e2timents pour les punir de fautes qu\u2019ils avaient d\u00fb commettre ; aussi se sont-ils efforc\u00e9s de respecter certaines r\u00e8gles ou interdits, tabous, d\u2019une part, et, d\u2019autre part, se sont-ils mis \u00e0 pratiquer des offrandes aux dieux, \u00e0 pratiquer des sacrifices\u2026 La mythologie grecque illustre bien ce processus d\u2019habillage de la r\u00e9alit\u00e9 qui est aussi une conception du monde : les Dieux grecs, bien qu\u2019ils n\u2019aient rien cr\u00e9\u00e9, instaurent un ordre dans le chaos. Qu\u2019on les respecte et qu\u2019on soit un homme humble et droit, rien ne devrait arriver \u2013 mais c\u2019est sans compter avec le hasard et l\u2019hubris \u2013 car les dieux sont irascibles et vindicatifs : si on les offense, ils se vengent (cf. Pos\u00e9idon poursuit Ulysse de sa haine pour avoir tu\u00e9 son fils Polyph\u00e8me)\u2026 Les Azt\u00e8ques sacrifiaient des milliers de prisonniers au dieu du soleil en l\u2019alimentant de leur sang pour ne pas que le dieu solaire les prive de la lumi\u00e8re\u2026 Ainsi, depuis l\u2019aube des temps, tout malheur appara\u00eet comme une mauvaise action que nous pensons, contraire aux pr\u00e9ceptes de la morale. Au pharmakos des Anciens Grecs \u2013 bouc \u00e9missaire que l\u2019on sacrifiait car il \u00e9tait jug\u00e9 responsable de la catastrophe qui avait frapp\u00e9 la cit\u00e9 (\u0152dipe) \u2013 correspond \u00e0 la fois le \u00ab C\u2019est injuste ! \u00bb ou bien la recherche, lors d\u2019une catastrophe naturelle, d\u2019un \u00ab responsable \u00bb qui aurait pu, sinon l\u2019emp\u00eacher, du moins en limiter les cons\u00e9quences ou la pr\u00e9voir, le lampiste de service\u2026 Le processus est aussi ancien que le monde humain. Dans la fable de La Fontaine Les animaux malades de la peste, pour se lib\u00e9rer de ce fl\u00e9au, que tous consid\u00e8rent comme la cons\u00e9quence de la faute de l&rsquo;un d&rsquo;entre eux, le roi des animaux d\u00e9cide de ch\u00e2tier le responsable. L&rsquo;\u00e2ne, le plus faible, est d\u00e9sign\u00e9 comme bouc \u00e9missaire, et sa mise \u00e0 mort doit permettre l&rsquo;\u00e9radication du fl\u00e9au. Aujourd\u2019hui, on a condamn\u00e9 en Italie, des sismographes qui n\u2019avaient pas cru bon d\u2019alerter les autorit\u00e9s lors du tremblement de terre de Florence\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est que l\u2019homme originel est n\u00e9 de sa conscience, conscience de soi, conscience des autres\u2026 La propension de l\u2019homme \u00e0 s\u2019agr\u00e9ger en groupes n\u2019est sans doute pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la naissance de la morale\u2026 Le regroupement en clans pour am\u00e9liorer l\u2019efficacit\u00e9 de la chasse a sans doute favoris\u00e9 le d\u00e9veloppement de la communication, et donc du langage\u2026 Or si les deux fondements de la morale et de la soci\u00e9t\u00e9 dans la plupart des soci\u00e9t\u00e9s humaines sont le meurtre et l\u2019inceste, on constate ais\u00e9ment qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 commis all\u00e8grement au d\u00e9but des temps, comme en t\u00e9moigne <em>l\u2019Ancien testament<\/em> ou la <em>Th\u00e9ogonie<\/em> d\u2019H\u00e9siode\u2026 Pour qu\u2019Adam et Eve aient une descendance, il a bien fallu que l\u2019inceste ait lieu et le meurtre d\u2019Abel par son fr\u00e8re Ca\u00efn est l\u2019exemple m\u00eame d\u2019une vengeance irr\u00e9pressible, mais surtout de l\u2019omnipr\u00e9sence incontournable du mal. D\u2019o\u00f9 a pu venir l\u2019interdit qui frappe ces deux comportements ? Nous pouvons supposer que, au fil du temps, les hommes ont pu observer que les relations sexuelles entre proches aboutissaient \u00e0 des naissances d\u00e9favorables (faiblesses, monstruosit\u00e9s, anomalies diverses) et que s\u2019entretuer affaiblissait le groupe au lieu de le renforcer : qu\u2019un homme du clan soit tu\u00e9, c\u2019\u00e9tait un chasseur de moins, un guerrier de moins, un procr\u00e9ateur de moins. Assassiner le semblable n\u2019est donc pas apparu comme la solution au probl\u00e8me : en cas de conflit, il vaut mieux chercher une autre solution\u2026 par exemple devant un ancien de la tribu qui a de l\u2019exp\u00e9rience, a v\u00e9cu, et qui va \u00e9mettre un avis m\u00e9dian, un jugement mesur\u00e9\u2026 La justice est n\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La justice, c\u2019est d\u2019abord une \u00e9coute des deux parties, puis un d\u00e9bat contradictoire o\u00f9 chacun est entendu, enfin une sentence qui est cens\u00e9e mettre fin au conflit\u2026 Mais la justice n\u2019existe pas sans la loi et la loi, par les sanctions que la justice inflige, se rappelle constamment au citoyen, \u00e0 nous\u2026 Elle se rappelle \u00e0 nous par la pr\u00e9vention : c\u2019est le doigt qui se dresse et qui dit \u00ab Gare \u00e0 vous si\u2026\u00bb\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s lors, on pourrait consid\u00e9rer que le respect de la loi repose essentiellement sur la peur du ch\u00e2timent : sans le doigt dress\u00e9, les gens ne se comportent-ils pas comme des hors-la-loi\u2026 n\u2019essaient-ils pas syst\u00e9matiquement de d\u00e9tourner la loi, de l\u2019\u00e9viter, de la pervertir. Un \u00e9l\u00e8ve ayant \u00e9t\u00e9 pris sur le fait en train de tricher lors d\u2019un devoir, l\u2019argument brandi par les parents pour prendre sa d\u00e9fense a \u00e9t\u00e9 que \u00ab les \u00e9l\u00e8ves \u00e9taient mal surveill\u00e9s \u00bb : l\u2019administration a c\u00e9d\u00e9. C\u2019est assez effrayant car, si l\u2019on transpose dans un tribunal, on obtient ceci : \u00abMonsieur le pr\u00e9sident, mon client a, certes, tu\u00e9, mais il n\u2019y avait dans les parages aucun policier pour l\u2019en emp\u00eacher\u2026 Il m\u00e9rite l\u2019acquittement\u2026 \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous reparlerons de ces aberrations logiques du syst\u00e8me qui nous r\u00e9git, mais revenons \u00e0 la gen\u00e8se de la soci\u00e9t\u00e9 humaine sur laquelle nous r\u00e9fl\u00e9chissions. Dans certaines soci\u00e9t\u00e9s, le recours \u00e0 une justice institutionnalis\u00e9e est faible : on lui pr\u00e9f\u00e8re la vengeance personnelle ou familiale, la vendetta. Le vol a un prix, le crime aussi : on se rembourse soi-m\u00eame en volant \u00e0 son tour le bien d\u2019autrui ou en le tuant ou en tuant un de ses proches pour le prix du sang. La vendetta r\u00e9pond comme la justice a un souci d\u2019\u00e9quilibre, d\u2019\u00e9quit\u00e9 : tout malheur et, en l\u2019occurrence ici, le mal social &#8211; puisqu\u2019il est le fait d\u2019autrui &#8211; vient priver celui qui le subit d\u2019un droit au bonheur qu\u2019il faut compenser en supprimant chez le responsable une fraction de ce bonheur. Celui qui se venge ne r\u00e9cup\u00e8re rien d\u2019autre que la satisfaction de savoir que le malheur et la souffrance qu\u2019il inflige \u00e0 l\u2019autre seront \u00e9gaux \u00e0 ceux qu\u2019il a lui-m\u00eame subis. Rien n\u2019est effac\u00e9, rien n\u2019est r\u00e9solu et \u2013 diversit\u00e9 humaine et subjectivit\u00e9 aidant \u2013 un malheur n\u2019est jamais \u00e9gal \u00e0 un autre : la vengeance entra\u00eene souvent un sentiment d\u2019injustice chez celui qui la subit indirectement, ce qui le pousse \u00e0 se venger \u00e0 nouveau. La vendetta est un processus qui se nourrit de sa propre dynamique car l\u2019\u00e9quilibre, notion abstraite absolue, n\u2019est jamais atteint \u00e9tant donn\u00e9 que, chez l\u2019homme au fond, seul compte vraiment ce qui est concret et relatif\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce \u00e0 dire pour autant que la justice moderne satisfait pleinement les parties ? Sans doute que non. Du reste, la peine de mort n\u2019\u00e9tait en fait qu\u2019une vengeance institutionnalis\u00e9e : qui a tu\u00e9 sera ex\u00e9cut\u00e9. Or, l\u2019ex\u00e9cution d\u2019un condamn\u00e9 n\u2019a jamais ramen\u00e9 \u00e0 la vie la victime : elle ne pouvait avoir pour les parents de celle-ci que la vertu d\u2019une compensation : \u00ab C\u2019est bien fait pour lui : il le m\u00e9ritait ! \u00bb\u2026L\u2019ex\u00e9cution \u00e9tait un meurtre par procuration, une vengeance indirecte : je ne peux pas tuer l\u2019assassin de mon fils, mais le bourreau s\u2019en chargera\u2026<br \/>\nAttardons-nous sur cette peine capitale que d\u2019aucuns pr\u00e9conisent encore aujourd\u2019hui dans certains cas o\u00f9 le criminel semble avoir perdu toute humanit\u00e9. Ce qui nous am\u00e8ne \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019inhumanit\u00e9\u2026 Un homme peut-il \u00eatre inhumain ? Si l&rsquo;homme \u00e9tait un \u00eatre naturel, son \u00eatre serait donn\u00e9 d&#8217;embl\u00e9e et l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;homme inhumain serait une simple contradiction dans les termes, mais l\u2019homme est culturel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est conscience d&rsquo;\u00eatre, et il est ce qu&rsquo;il se fait, comme disait Sartre. Il y a donc un d\u00e9calage entre l&rsquo;homme et lui-m\u00eame, un espace ouvert pour ce qu&rsquo;il peut devenir, et pour ce qu&rsquo;il doit \u00eatre &#8211; voire pour ce qu&rsquo;il se doit d&rsquo;\u00eatre. Et bien entendu, l\u2019homme est un animal social qui, par l\u00e0 m\u00eame, doit ob\u00e9ir \u00e0 des lois \u00e9dict\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 laquelle il appartient, ces lois ayant des fondements moraux\u2026 En fonction de son adh\u00e9sion \u00e0 ce contrat social, l\u2019homme est plus ou moins humain. Certes, l\u2019homme reste toujours un homme biologiquement, mais on peut quand m\u00eame s\u2019interroger sur ce qui est inhumain en lui. L\u2019inhumain est ce qui nie tout lien social ; c\u2019est le refus de la loi et de la morale\u2026 En s\u2019\u00e9cartant des r\u00e8gles du groupe, l\u2019homme se d\u00e9shumanise et se rapproche de l\u2019animal. Qui ne conna\u00eet ni la peur, ni l&rsquo;angoisse, ni la fatigue, ni la piti\u00e9, ni le respect est-il encore humain? L\u2019inhumanit\u00e9 serait donc dans l\u2019amoralisme, l\u2019inconscience, l&rsquo;insensibilit\u00e9 et l&rsquo;exc\u00e8s de force autant que dans la cruaut\u00e9. L\u2019inhumain est aussi dans la n\u00e9gation de l&rsquo;\u00e9cart, dans l&rsquo;abolition de toute libert\u00e9.<br \/>\nL\u2019humain qui se limite \u00e0 la part d&rsquo;animalit\u00e9 qui est au fond de lui cesse d&rsquo;\u00eatre humain, sans devenir animal pour autant : en effet, il est cruel ou bestial, tandis que l&rsquo;animal, lui, fid\u00e8le \u00e0 sa nature est, au pire, violent, mais aucunement vicieux. C&rsquo;est qu\u2019\u00eatre humain n\u2019a rien de naturel, m\u00eame si l\u2019on parle de nature humaine : un homme inhumain peut pervertir son humanit\u00e9 essentielle paradoxalement culturelle \u2013 car il est un \u00eatre conscient \u2013 sans pour autant la changer. C\u2019est que, contrairement \u00e0 l\u2019animal, l\u2019homme est capable de perversit\u00e9 : la nouvelle d\u2019Edgar Allan Poe <em>Le Chat noir<\/em> l\u2019illustre parfaitement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on r\u00e9fl\u00e9chit bien le concept d&rsquo;humanit\u00e9 est double : il est \u00e0 la fois descriptif et normatif. Il est descriptif, en ce qu&rsquo;il d\u00e9signe ce qu&rsquo;est l&rsquo;humanit\u00e9 en fait : comment les hommes existent et se conduisent. Normatif, car il pr\u00e9cise ce que l&rsquo;humanit\u00e9 affirme qu&rsquo;elle doit \u00eatre par un discours qui \u00e9tablit ce qui est digne d&rsquo;un homme, et, au contraire, ce qui n\u2019est acceptable pour un homme. Cette norme est de facto relative, en fonction de la diversit\u00e9 des cultures, des valeurs morales reconnues par une \u00e9poque, un groupe social, dans tel ou tel contexte politique. Et pourtant, malgr\u00e9 cette relativit\u00e9, le terme humanit\u00e9 prend le sens de bienveillance, de tol\u00e9rance et de bont\u00e9, l&rsquo;humanit\u00e9 se caract\u00e9risant d&rsquo;abord par l&rsquo;accueil positif de l&rsquo;autre homme comme homme, comme semblable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or l\u2019homme est un \u00eatre imparfait. L\u2019erreur, en effet, est humaine, la faute aussi. Traiter l&rsquo;autre avec humanit\u00e9, c&rsquo;est reconna\u00eetre cette dimension imparfaite de l&rsquo;humain et savoir parfois faire preuve d&rsquo;indulgence. Puisqu&rsquo;elle peut faillir, l&rsquo;humanit\u00e9 reconna\u00eet qu&rsquo;elle se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 une loi, qui n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire, mais qui l&rsquo;oblige : il importe de ne pas se tromper, il convient de ne pas \u00eatre en faute. Parce qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire, la loi peut \u00eatre transgress\u00e9e; parce que la loi est source d&rsquo;obligation et parce que son application est reconnue comme bonne, la transgression de la loi suscite la culpabilit\u00e9. Parce que la forme et l&rsquo;expression de la loi sont relatives, la culpabilit\u00e9 peut s&rsquo;att\u00e9nuer ou dispara\u00eetre, l&rsquo;obligation peut \u00eatre contest\u00e9e, la transgression peut \u00eatre revendiqu\u00e9e. Nous restons dans le champ de l&rsquo;humain, l\u2019humain qui a conscience de ses propres limites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019accusation d&rsquo;inhumanit\u00e9 surgit lorsque ce d\u00e9bat relatif \u00e0 la faute ou \u00e0 la violence laisse place au scandale de l&rsquo;exc\u00e8s incompr\u00e9hensible. Dans certains cas extr\u00eames de transgression, le coupable ne peut plus, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, \u00eatre reconnu pour un semblable. Il n&rsquo;est pas possible \u00e0 un homme d&rsquo;agir ainsi, pense-t-on, quand on songe au comportement des S.S. pendant la Seconde Guerre Mondiale, \u00e0 la froideur de l\u2019assassin d\u2019enfants ou \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence monstrueuse d\u2019une m\u00e8re qui tue son propre enfant\u2026Pourtant, aucun de ces humains ne se pense comme inhumain, puisqu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9prouve comme humain. Traiter quelqu\u2019un d\u2019inhumain, c\u2019est lui refuser la reconnaissance, ne plus le consid\u00e9rer comme un semblable : ce faisant, on brise la communaut\u00e9 d&rsquo;humanit\u00e9. L\u2019exc\u00e8s du crime et la violence insens\u00e9e de la barbarie causent cette expulsion de l&rsquo;humain, cet ostracisme, ce bannissement. La cause de cette exclusion hors de l\u2019humanit\u00e9 reconnue peut \u00eatre, outre un crime \u00e9pouvantable, un crime de guerre ou un acte de barbarie, qui doivent \u00eatre jug\u00e9s et punis, un acte quelconque que nous jugeons hors de toute norme humaine, qui constitue la n\u00e9gation de l&rsquo;humanit\u00e9 en soi-m\u00eame en m\u00eame temps que dans l&rsquo;autre. Or aujourd&rsquo;hui, le paradoxe atroce, c\u2019est que, m\u00eame les g\u00e9nocides ne suscitent pas toujours cet au-del\u00e0 de la r\u00e9probation, cette incompr\u00e9hension radicale du mal que l&rsquo;homme peut faire \u00e0 l&rsquo;autre homme. Le retour \u2013 mais l\u2019a-t-on jamais quitt\u00e9e ? &#8211; \u00e0 la sauvagerie tribale se marque dans cette acceptation de fait des \u00e9purations dites ethniques et dans cette non-reconnaissance de l&rsquo;humain de tout autre homme.<br \/>\nY a-t-il encore de l&rsquo;inacceptable ? Sans doute y a-t-il na\u00efvet\u00e9 \u00e0 identifier l&rsquo;inacceptable comme s&rsquo;il \u00e9tait intangible, fix\u00e9 une fois pour toutes par telle ou telle norme religieuse, morale ou politique. Mais s&rsquo;il n&rsquo;y a plus d&rsquo;injustifiable, il n&rsquo;y a plus de loi non plus. L\u2019injustifiable diff\u00e8re en effet de la transgression en ce qu&rsquo;il d\u00e9signe les situations o\u00f9 la loi n&rsquo;est plus reconnue comme loi, respect\u00e9e ou non. La disparition de l&rsquo;inacceptable est ce qui nie l&rsquo;humanit\u00e9 non seulement descriptive, par le meurtre, l&rsquo;esclavage ou le m\u00e9pris, mais ce qui r\u00e9cuse l&rsquo;humanit\u00e9 comme norme. S&rsquo;il n&rsquo;y a plus d&rsquo;injustifiable, il n&rsquo;y a plus ni bien ni mal, il n&rsquo;y a que survie et violence. D\u00e8s lors, la capacit\u00e9 de penser ne g\u00e9n\u00e8re plus ni conscience morale, ni conscience de soi, ni reconnaissance de l&rsquo;autre. L\u2019humanit\u00e9 est, au final, d\u00e9shumanis\u00e9e.<br \/>\nLa d\u00e9shumanisation est l&rsquo;effet sine qua non de conditions de vie inhumaines, c&rsquo;est-\u00e0-dire qui ne permettent plus \u00e0 l&rsquo;homme d&rsquo;\u00eatre homme. On sait que c&rsquo;est ce que les nazis voulaient susciter chez les prisonniers des camps de concentration, comme le montre Primo Levi dans Si c\u2019est un homme : qu&rsquo;ils se d\u00e9chirent \u00e0 mort pour un morceau de pain, qu&rsquo;ils se d\u00e9noncent mutuellement pour survivre, qu&rsquo;ils s&rsquo;abaissent totalement devant leurs bourreaux, afin de justifier le m\u00e9pris que l&rsquo;exterminateur avait pos\u00e9 au d\u00e9part.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Effet sine qua non voulu, mais pas forc\u00e9ment obtenu, car, pr\u00e9cis\u00e9ment, ces calculs \u00abrationnels\u00bb de l&rsquo;humanit\u00e9 pervertie ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9jou\u00e9s par les capacit\u00e9s \u00e9tonnantes et h\u00e9ro\u00efques de la r\u00e9sistance de l&rsquo;humain chez quelques-uns. C\u2019est que \u00abl\u2019esp\u00e8ce humaine \u00bb (R. Antelme) a non seulement la peau dure, mais la culture et la morale chevill\u00e9es au corps. L\u2019\u00e9criture t\u00e9moigne aujourd&rsquo;hui (cf. J. Semprun <em>L&rsquo;Ecriture ou la vie<\/em>) de la survivance de l&rsquo;humain au sein de l&rsquo;inhumain. Ce n\u2019est pas la victime qui devient inhumaine, mais le bourreau qui s&rsquo;exclut de l&rsquo;humanit\u00e9 en instaurant la \u00ab banalit\u00e9 du mal \u00bb dont parle Hannah Arendt). La victime, elle, refonde l&rsquo;humanit\u00e9 par sa r\u00e9sistance et sa foi en l&rsquo;homme envers et contre tout.<br \/>\nAlors, comment rendre la justice quand le coupable nous appara\u00eet comme inhumain ?<br \/>\nLa peine la plus humaine est, sans aucun doute, l\u2019emprisonnement et heureusement elle s\u2019est substitu\u00e9 \u00e0 la peine capitale. L\u2019emprisonnement a une double fonction : priver le coupable de libert\u00e9 en l\u2019excluant de l\u2019espace social pour raison de s\u00e9curit\u00e9 publique. Dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes, on enferme les gens pour les punir, d\u2019une part, et \u00e9viter qu\u2019ils nuisent \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, d\u2019autre part : c\u2019est une r\u00e9clusion-exclusion\u2026 La soci\u00e9t\u00e9 ing\u00e8re le condamn\u00e9 tout en le vomissant. Le doigt maintient l\u2019homme coupable au fond du trou\u2026 mais on admet que cet homme d\u00e9chu puisse obtenir la r\u00e9demption.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le probl\u00e8me de la peine de mort, c\u2019\u00e9tait qu\u2019elle interdisait de facto toute r\u00e9demption. L\u2019incarc\u00e9ration, quoique pr\u00e9f\u00e9rable, supprime l\u2019insertion et, par cons\u00e9quent, rend difficile la r\u00e9insertion. Or, dans certaines soci\u00e9t\u00e9s am\u00e9rindiennes \u2013 L\u00e9vi-Strauss en parle dans un de ses ouvrages \u2013, le d\u00e9linquant ou le criminel est d\u2019abord d\u00e9pouill\u00e9 de tous ses biens et de son statut puis, s\u2019il exprime le regret d\u2019avoir commis la faute, il se voit offrir quelque chose par chacun des membres de la tribu ; et ce, afin qu\u2019il se sente redevable envers tous de quelque chose, qu\u2019il prenne conscience que, sans le groupe, il n\u2019est rien et que le groupe lui donne une seconde chance de l\u2019int\u00e9grer \u00e0 nouveau en son sein.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette coutume est l\u2019illustration encore une fois que, en mati\u00e8re de justice ou de vengeance, tout se calcule pour arriver \u00e0 un \u00e9quilibre entre le coupable et la victime, entre le transgresseur et la soci\u00e9t\u00e9 qui \u00e9dicte les lois. D\u2019ailleurs, le vieil adage \u00ab Il faut qu\u2019il paie pour ses crimes \u00bb rappelle bien que la justice est une affaire d\u2019\u00e9change, de n\u00e9goce, de compte\u2026 Rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 cela : le paradigme de la relation humaine est en effet la r\u00e9ciprocit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9change. Le vocabulaire de la transaction se retrouve donc dans celui du commerce des hommes et de son \u00e9valuation \u00e9thique : donner, rendre, devoir, se racheter, payer, \u00eatre quitte. L\u2019\u00e9quit\u00e9 \u00e9tant la valeur fondamentale de l&rsquo;\u00e9change, lorsque la faute y introduit l&rsquo;iniquit\u00e9 se pose le probl\u00e8me de la dette, c&rsquo;est-\u00e0-dire, en termes judiciaires, de la peine. La justice intervient pr\u00e9cis\u00e9ment pour r\u00e9tablir l\u2019\u00e9quilibre des plateaux de la balance, d\u2019o\u00f9 le symbole. Ce n&rsquo;est que dans la relation priv\u00e9e que la tradition religieuse enseigne de pardonner. Le pardon appara\u00eet alors bien comme un au-del\u00e0 du jugement : il consiste \u00e0 circonscrire la loi du talion, en annulant la dette.<br \/>\nOn parlait, on parle encore parfois de \u00ab r\u00e8glement de comptes \u00bb\u2026 Il y a aussi une dimension comptable dans la justice : \u00e0 chaque infraction sa peine\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c&rsquo;est pour conjurer ses propres tentations barbares (tentation primitive du sacrifice de l&rsquo;innocent, caract\u00e8re collectif de la faute et de la sanction dans les soci\u00e9t\u00e9s primitives) qu&rsquo;elle doit assumer le droit et le devoir d&rsquo;infliger des peines \u00e9valu\u00e9es \u00ab en l&rsquo;\u00e2me et conscience \u00bb du juge, qui est le gardien de la r\u00e8gle de toute coexistence possible entre les hommes.<br \/>\nMais, quelles sont les raisons qui font qu\u2019on ne commet pas la faute ? Par crainte du malheur qui pourrait s\u2019abattre sur nous et de la souffrance qui en est le corollaire, par peur du doigt dress\u00e9 ? Lors du dialogue qui oppose Polos \u00e0 Socrate dans le <em>Gorgias<\/em> de Platon, \u00e0 la question de Socrate, qui lui demande s&rsquo;il est pr\u00e9f\u00e9rable de subir l&rsquo;injustice ou de la commettre, Polos r\u00e9pond sans h\u00e9siter qu&rsquo;il est pr\u00e9f\u00e9rable de la commettre, comme en t\u00e9moigne la vie de tyrans c\u00e9l\u00e8bres par leurs ignominies, et n\u00e9anmoins heureux. Le discours de Polos refl\u00e8te l&rsquo;opinion commune, qui, si elle est prompte \u00e0 condamner l&rsquo;injustice, n&rsquo;en demeure pas moins attach\u00e9e \u00e0 la poursuite de son bonheur, qu&rsquo;elle continue \u00e0 consid\u00e9rer comme la valeur supr\u00eame.<br \/>\nOn voit bien que la faute est parfois ce qui nous permet de continuer \u00e0 \u00eatre heureux et que la loi parfois est ce qui nous emp\u00eache de continuer \u00e0 l\u2019\u00eatre. En commettant la faute, le coupable arrache \u00e0 la vie une parcelle de ce bonheur qu\u2019il place au-dessus de tout et, m\u00eame s\u2019il est puni ensuite, ce plaisir-l\u00e0, il l\u2019a eu. Rien ne pourra lui enlever cela : c\u2019est l\u00e0 qu\u2019est la grande injustice, non ? On ne peut rien arracher de l\u2019existence pass\u00e9e de l\u2019homme\u2026 On n\u2019annulera pas ce bonheur du maniaque quand il \u00e9trangle sa victime\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s lors, la justice est bien un moyen irrationnel de vouloir remonter le temps et r\u00e9parer l\u2019irr\u00e9parable, effacer l\u2019ind\u00e9l\u00e9bile : la justice est sur le plan moral et philosophique un pis-aller, un pauvre bricolage pour \u00e9viter l\u2019h\u00e9morragie du \u00ab tout, tout de suite \u00bb. Concr\u00e8tement cela fonctionne tant bien que mal. Retournons en amont de la transgression : qu\u2019est-ce qui fait que la plupart des hommes, que la plupart d\u2019entre nous ne sommes ni des voleurs ni des assassins ? Ce n\u2019est pas tant la crainte du doigt dress\u00e9, la peur du gendarme ou la menace du p\u00e8re fouettard que l\u2019\u0153il qui est en nous\u2026 l\u2019\u0153il que nous avons jet\u00e9 sur nous-m\u00eames et les autres pour en conclure que, sans certaines valeurs fondamentales, la vie en soci\u00e9t\u00e9 ne serait pas possible, ne permettrait pas d\u2019acc\u00e9der au bonheur\u2026 L\u2019\u0153il, c\u2019est l\u2019\u0153il de la conscience morale. La raison nous commande de renoncer parfois imm\u00e9diatement \u00e0 notre plaisir \u00e9go\u00efste, \u00e0 notre bonheur personnel pour ob\u00e9ir \u00e0 la loi qui, pour qu\u2019on puisse acc\u00e9der \u00e0 un bonheur ult\u00e9rieur partag\u00e9, se fonde sur une valeur morale incontournable. Elle est ce qui commande absolument, inconditionnellement, parce que, \u00e9tant universelle, elle ne peut se plier \u00e0 la satisfaction d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat personnel. C&rsquo;est pourquoi l&rsquo;ob\u00e9issance \u00e0 la loi est un devoir, et c&rsquo;est \u00e0 ce titre qu&rsquo;elle peut \u00eatre jug\u00e9e moralement. Or la valeur qui fonde la morale occidentale est le respect de la personne, de son int\u00e9grit\u00e9 morale et physique. Cet \u0153il qui veille en nous \u00e9claire cette loi fondamentale et fondatrice\u2026 oh, certes, l\u2019\u0153il peut parfois cligner un peu \u2013 nous sommes humains, trop humains \u2013, mais cet \u0153il nous permet de voir et d\u2019aller de l\u2019avant.<br \/>\nCe qui pose probl\u00e8me, en effet, c&rsquo;est l&rsquo;imperfection constitutive de l&rsquo;homme, autrement dit sa finitude, ou encore, selon les termes de Leibniz, le mal m\u00e9taphysique. Parce que l&rsquo;homme est un \u00eatre fini, imparfait, est contenue dans son essence la possibilit\u00e9 de d\u00e9choir : l\u2019homme est la condition m\u00eame de la faute, comme il a \u00e0 souffrir dans son corps. Un corps susceptible d&rsquo;\u00eatre atteint par la maladie est en effet un corps qui n&rsquo;est pas en mesure de r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;ensemble des r\u00e9alit\u00e9s ext\u00e9rieures, en lesquelles il s&rsquo;ins\u00e8re, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il est imparfait. Dans Si c&rsquo;est un homme, Primo L\u00e9vi, d\u00e9port\u00e9 dans un camp de concentration, se fait le t\u00e9moin de cette fragilit\u00e9 de l&rsquo;homme, qui au-del\u00e0 d&rsquo;un certain degr\u00e9 de souffrance, est en-de\u00e7\u00e0 du bien et du mal, niant ainsi son humanit\u00e9. La souffrance est donc bien loin d&rsquo;\u00eatre sans rapport \u00e0 la moralit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9. C&rsquo;est ce qu&rsquo;avaient compris les nazis qui, pour mener \u00e0 bien leur entreprise de destruction syst\u00e9matique et de n\u00e9gation de l&rsquo;humanit\u00e9 de ceux qu&rsquo;ils consid\u00e9raient comme des sous-hommes, ont cherch\u00e9 avant de les faire mourir \u00e0 les ravaler, par une souffrance extr\u00eame, au rang de b\u00eates et, en les amenant parfois \u00e0 la transgression des valeurs humanistes, \u00e0 les rendre indignes en les faisant souffrir et en les faisant infliger la souffrance aux autres. La plupart, victimes et bourreaux, ont d\u2019ailleurs \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la justice, mais peut-\u00eatre pas \u00e0 la culpabilit\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On le voit bien : vengeance et justice semblent inefficaces devant l\u2019inhumanit\u00e9 des crimes. La question que l\u2019on peut se poser est \u00ab le crime ne reste-t-il pas au fond impuni ? \u00bb\u2026 Sans doute\u2026puisqu\u2019il n\u2019y a pas vraiment r\u00e9paration\u2026 Reste le pardon\u2026 Le pardon, en justice, n\u2019est pas. Si le droit pr\u00e9voit des remises de peine, c&rsquo;est par le biais d&rsquo;un juge d&rsquo;application des peines. Il ne parle jamais de pardon; le pardon est en effet non une notion juridique mais \u2013 nous l\u2019avons dit supra \u2013 une cat\u00e9gorie \u00e9thique d&rsquo;origine religieuse. Si la justice fait rem\u00e9moration des dettes en assumant la t\u00e2che de la r\u00e9tribution, la loi du pardon est une loi d&rsquo;origine religieuse, de gratuit\u00e9 et de surabondance. \u00c0 Pierre qui vient demander \u00e0 J\u00e9sus combien de fois il doit pardonner \u00e0 son fr\u00e8re qui a p\u00e9ch\u00e9 contre lui : \u00ab Sera-ce jusqu&rsquo;\u00e0 sept fois ? \u00bb, J\u00e9sus r\u00e9pond : \u00ab Je ne te dis pas jusqu&rsquo;\u00e0 sept fois, mais soixante-dix-sept fois! \u00bb (Matthieu, 18, 21-22). Le pardon est une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 qui ne consent pas \u00e0 juger d\u00e9finitivement d\u00e8s lors qu&rsquo;il y a assomption d&rsquo;une responsabilit\u00e9, qu&rsquo;on ne se soustrait pas \u00e0 l&rsquo;imputation. Du c\u00f4t\u00e9 de celui qui implore le pardon, la conscience de la dette est le signe de l&rsquo;inscription de la relation dans le fondamental, dans ce qui constitue l&rsquo;humain comme tel. Du c\u00f4t\u00e9 de celui qui accorde le pardon du fond du c\u0153ur, sans faire de l&rsquo;autre son oblig\u00e9 (donc sans se faire payer), il y a acte de lib\u00e9ration et de r\u00e9conciliation qui r\u00e9pudie la rupture irr\u00e9parable. Toutefois, il ne saurait \u00eatre question de confondre le pardon et l&rsquo;excuse, que Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch appelle la \u00abcompr\u00e9hension obsolante\u00bb. Dans l&rsquo;excuse intervient un m\u00e9canisme explicatif qui \u00e9vacue l&rsquo;imputation en faisant intervenir des causes \u00e9trang\u00e8res au sujet \u00e9thique (excusare, disculper). Nous sortons d\u00e8s lors de l&rsquo;univers de la faute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019id\u00e9e de pardon est cruciale chez les H\u00e9breux. Ce sont eux qui nous l&rsquo;ont l\u00e9gu\u00e9e. C&rsquo;est la <em>Bible <\/em>qui ordonne : \u00ab Aimez ceux qui vous ont ha\u00ef \u00bb, \u00ab Aimez vos ennemis \u00bb, demandant de pardonner aux plus profondes offenses, comme le montre le livre de Jonas, proph\u00e8te envoy\u00e9 vers Ninive, qui vient d&rsquo;exterminer presque tous les habitants du royaume du nord d&rsquo;Isra\u00ebl ! Le Dieu de la Bible est un Dieu de justice et de mis\u00e9ricorde : il d\u00e9ploie sa col\u00e8re sur la faute mais il pardonne, remettant gratuitement la dette. Dans <em>l&rsquo;Ancien Testament<\/em>, Dieu est l&rsquo;unique sujet du verbe h\u00e9breu \u00ab pardonner \u00bb (salah). Lui seul peut juger en vue du pardon, offrant sans rel\u00e2che son alliance, permettant au peuple de retrouver sa pr\u00e9sence qui fait vivre, car il est l&rsquo;\u00catre, celui qui donne d&rsquo;\u00eatre. Dans le Nouveau Testament, \u00e0 la fin de son minist\u00e8re, J\u00e9sus confie \u00e0 ses disciples le pouvoir de remettre ou non les p\u00e9ch\u00e9s en discernant parmi les actes des hommes ceux qui travaillent \u00e0 la venue du Royaume et ceux qui en sapent les fondements, car tout n&rsquo;est pas \u00e9gal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour du Pardon, le Yom Kippour, est le jour le plus saint et le plus solennel du calendrier religieux juif. Il est aussi appel\u00e9 Yom ha-Din (le jour du Jugement). Il a relay\u00e9 le rituel selon lequel, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du Temple, le pr\u00eatre tirait au sort, parmi deux boucs, l&rsquo;un pour \u00eatre sacrifi\u00e9 et l&rsquo;autre pour \u00eatre envoy\u00e9 dans le d\u00e9sert, portant avec lui tous les p\u00e9ch\u00e9s du peuple, mat\u00e9rialisant en quelque sorte l&rsquo;exutoire de la faute (L\u00e9vitique, XVI, 22). Il s&rsquo;agit donc, dans le Kippour, de confesser avoir failli, envers soi, envers les autres et envers Dieu, ce qui est un tout, et d&rsquo;\u00eatre purifi\u00e9 de ce que la faute a de mortif\u00e8re. Le pardon n&rsquo;annule pas la faute dans un coupable oubli, mais il exempte d&rsquo;avoir \u00e0 la porter dans le ressassement obsessionnel.<br \/>\nIl permet de retrouver la paix dans la r\u00e9conciliation. L\u2019homme est faillible parce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas l&rsquo;\u00eatre, qu&rsquo;il ne fait qu&rsquo;y participer dans une libre alliance. Il peut donc s&rsquo;en \u00e9loigner, mais la demande de pardon qui accompagne le repentir est retour \u00e0 Dieu (teschouva) o\u00f9 l&rsquo;esprit et le c\u0153ur se ressourcent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin d&rsquo;\u00eatre un oubli, le pardon reconduit la m\u00e9moire de l&rsquo;ordre \u00e9thique que le crime a subverti. Inassimilable \u00e0 un acte de cl\u00e9mence qui se situe encore dans le cadre de l&rsquo;exercice de la justice, c&rsquo;est un geste de mis\u00e9ricorde. Sublimant la souffrance endur\u00e9e, il t\u00e9moigne d&rsquo;un dur travail op\u00e9r\u00e9 sur soi-m\u00eame pour tenter de la transcender. Il s&rsquo;agit toujours d&rsquo;un travail de deuil : deuil de l&rsquo;amour-propre pour les fautes v\u00e9nielles, deuil des morts pour les homicides, deuil indicible pour les g\u00e9nocides.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sagesse antique n&rsquo;encourageait gu\u00e8re \u00e0 pardonner car la faute \u00e9tait le signe d&rsquo;une perversion de l&rsquo;\u00eatre, dont la valeur se trouvait ainsi diminu\u00e9e. Aristote reconna\u00eet bien qu&rsquo;il y a des fautes involontaires auxquelles le pardon est d\u00fb, mais il affirme avec force qu&rsquo;il n&rsquo;y a \u00ab pas de pardon pour la m\u00e9chancet\u00e9 \u00bb (<em>\u00c9thique \u00e0 Nicomaque<\/em>, VII, 2). Quant aux sto\u00efciens, avec leur s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 coutumi\u00e8re, ils consid\u00e8rent le pardon comme une injustice que le sage ne doit pas commettre. La piti\u00e9 ou la compassion est \u00e0 leurs yeux une passion qu&rsquo;il faut bannir de son \u00e2me pour se conformer \u00e0 la stricte justice. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la neutralisation sto\u00efcienne de l&rsquo;offense par l&rsquo;insensibilit\u00e9 de l&rsquo;offens\u00e9, le pardon jud\u00e9o-chr\u00e9tien ne prend sens que par cette souffrance surmont\u00e9e.<br \/>\nLe caract\u00e8re paroxystique de l&rsquo;extermination massive des juifs d&rsquo;Europe pendant la Seconde Guerre mondiale a, par sa d\u00e9mesure, amen\u00e9 \u00e0 forger une nouvelle cat\u00e9gorie juridique : le crime contre l&rsquo;humanit\u00e9 imprescriptible. La prescriptibilit\u00e9 ne s&rsquo;applique pas au crime contre l&rsquo;humanit\u00e9, con\u00e7u en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la loi naturelle non \u00e9crite, qui venait d&rsquo;\u00eatre scandaleusement transgress\u00e9e par le droit positif un peu partout dans l&rsquo;Europe occup\u00e9e.<br \/>\n\u00c0 l&rsquo;occasion du proc\u00e8s Barbie, la cour de cassation rappelait le 3 juin 1988 : \u00abLe principe d&rsquo;imprescriptibilit\u00e9, r\u00e9sultant du statut du tribunal militaire international de Nuremberg annex\u00e9 \u00e0 l&rsquo;accord de Londres du 8 ao\u00fbt 1945 et de la r\u00e9solution des Nations unies du 13 f\u00e9vrier 1946, r\u00e9git en tous leurs aspects la poursuite et la r\u00e9pression des crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9; il fait obstacle \u00e0 ce qu&rsquo;une r\u00e8gle de droit interne permette \u00e0 une personne d\u00e9clar\u00e9e coupable d&rsquo;un crime contre l&rsquo;humanit\u00e9 de se soustraire \u00e0 l&rsquo;action de la justice en raison du temps \u00e9coul\u00e9, que ce soit depuis les actes incrimin\u00e9s ou depuis une pr\u00e9c\u00e9dente condamnation, d\u00e8s lors qu&rsquo;aucune peine n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 subie. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon le Code p\u00e9nal de 1992, sont crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9 le g\u00e9nocide, la d\u00e9portation, la r\u00e9duction en esclavage ou la pratique massive d&rsquo;ex\u00e9cutions sommaires, d&rsquo;enl\u00e8vements de personnes suivis de leur disparition, de la torture ou d&rsquo;actes inhumains, inspir\u00e9s par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et organis\u00e9s en ex\u00e9cution d&rsquo;un plan concert\u00e9 \u00e0 l&rsquo;encontre d&rsquo;un groupe de population civile; ils sont punis de la r\u00e9clusion criminelle \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9.<br \/>\nNotre civilisation, pass\u00e9 le vent de barbarie qui faillit l&#8217;emporter, a tranch\u00e9 : il n&rsquo;y a pas d&rsquo;humanit\u00e9 sans respect des valeurs universelles et fondatrices de la dignit\u00e9 de la personne humaine (terme moral \u00e0 distinguer du sp\u00e9cimen de l&rsquo;esp\u00e8ce zoologique &#8230;). C&rsquo;est dans cette perspective qu&rsquo;ont eu lieu les proc\u00e8s jugeant les crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9 et les crimes de guerre. Ils ont r\u00e9habilit\u00e9 le droit de la nature et des gens h\u00e9rit\u00e9 du sto\u00efcisme et du christianisme et reconduit le recours oblig\u00e9 \u00e0 la transcendance de la norme et de la valeur.<br \/>\nAinsi, l&rsquo;ultime \u00e9preuve pour celui qui a \u00e9t\u00e9 bris\u00e9 est d&rsquo;avoir un jour \u00e0 pardonner l&rsquo;impardonnable : \u00ab Telle est la condition inhumaine de l&rsquo;histoire humaine \u00bb, \u00e9crit A. Ab\u00e9cassis, qui remarque d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;il n&rsquo;y a gu\u00e8re que l&rsquo;impardonnable qu&rsquo;il faille pardonner. \u00ab Quand le criminel a r\u00e9par\u00e9, je\u00fbn\u00e9, pris le deuil, pri\u00e9, et s&rsquo;est engag\u00e9 dans la voie des r\u00e9formes et de la vigilance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des racines du crime, il a droit au pardon. \u00bb<br \/>\nPourtant, la question primordiale qui devrait nous tarabuster est : \u00ab Y a-t-il un ou des crimes imprescriptibles quand il s\u2019agit de crimes contre l\u2019humanit\u00e9 ? \u00bb<br \/>\nDans un texte pol\u00e9mique intitul\u00e9 <em>L\u2019imprescriptible<\/em> Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch dit que non : il ne saurait \u00eatre question de pardonner les crimes contre l\u2019humanit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire contre ce qui fait de l\u2019homme un homme, contre la puissance de pardonner elle-m\u00eame. Il est d\u2019autant moins question de pardonner que les bourreaux n\u2019ont jamais demand\u00e9 pardon. (De m\u00eame, Hegel, grand penseur du pardon et de la r\u00e9conciliation disait que tout est pardonnable, sauf le crime contre l\u2019esprit, \u00e0 savoir contre la puissance r\u00e9conciliatrice du pardon.) Pour Jank\u00e9l\u00e9vitch, la Shoah, c\u2019est l\u2019inexpiable et, pour l\u2019inexpiable, aucun pardon n\u2019a de sens. Il faudrait qu\u2019il ait un sens sur fond de salut, de r\u00e9conciliation, de r\u00e9demption, d\u2019expiation, de sacrifice. C\u2019est, pour Jank\u00e9l\u00e9vitch, quand le crime est si odieux si immense qu\u2019aucun ch\u00e2timent n\u2019a plus d\u2019importance, devient presque indiff\u00e9rent \u00bb, c\u2019est alors qu\u2019on entre dans le domaine de l\u2019inexpiable, de l\u2019impardonnable r\u00e9el, qu\u2019on ne peut pas pardonner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, il admet que le pardon est une possibilit\u00e9 humaine ; il admet aussi qu\u2019elle est le corr\u00e9lat d\u2019une possibilit\u00e9 de punir : \u00ab Le ch\u00e2timent a ceci de commun avec le pardon qu\u2019il tente de mettre un terme \u00e0 une chose qui, sans intervention, pourrait continuer ind\u00e9finiment. Il est donc tr\u00e8s significatif, c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment structurel du domaine des affaires humaines, que les hommes soient incapables de pardonner, et qu\u2019ils soient incapables de punir ce qui se r\u00e9v\u00e8le impardonnable. \u00bb Il ajoutera : \u00ab Le pardon est mort dans les camps de la mort. \u00bb<br \/>\nLe pardon pose un autre probl\u00e8me, celui de son objet : pardonn\u00e9-je \u00e0 quelqu\u2019un ou bien pardonn\u00e9-je un acte commis ? Ce qui est l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rent si l\u2019on r\u00e9fl\u00e9chit bien. Pardonner \u00e0 celui qui a chang\u00e9, qui n\u2019est plus le m\u00eame qu\u2019au moment o\u00f9 il a commis le mal, est-ce bien encore du pardon ? Ne pardonne-t-on pas alors \u00e0 quelqu\u2019un qui n\u2019est plus coupable ?<br \/>\nDe toute fa\u00e7on, le pardon ne peut intervenir qu\u2019entre la victime et son bourreau; si un tiers intervient, il ne s\u2019agit alors que d\u2019amnistie, etc. Le repr\u00e9sentant de l\u2019\u00e9tat peut juger, mais ne peut pas pardonner car le pardon justement n\u2019est pas de la m\u00eame nature que le jugement qui appartient \u00e0 la loi, au droit. C\u2019est pourquoi on est en droit de poser la question : a-t-on le droit de pardonner au nom des victimes qui sont mortes ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Le pardon pur et inconditionnel pour avoir son sens propre doit n\u2019avoir aucun sens, aucune finalit\u00e9, aucune intelligibilit\u00e9 m\u00eame. C\u2019est une folie de l\u2019impossible \u00bb Jacques Derrida.<br \/>\nPour ce qui est de l\u2019\u0153il, l\u2019important est qu\u2019il ne se ferme jamais compl\u00e8tement pour c\u00e9der \u00e0 la violence aveugle, \u00e0 l\u2019inhumanit\u00e9, \u00e0 la barbarie\u2026 Il ne faut jamais fermer les yeux ni sur l\u2019injustice ni sur la violence\u2026 En r\u00e9alit\u00e9, cet \u0153il, c\u2019est aussi, certes, l\u2019\u0153il de la culpabilit\u00e9 qui poursuit Ca\u00efn\u2026 Cet \u0153il n\u2019est pas l\u2019\u0153il de Dieu, mais notre \u0153il int\u00e9rieur\u2026 Qui croirait que la justice transcendante existe pourrait se mettre le doigt dans l\u2019\u0153il jusqu\u2019au coude. Dieu \u2013 je parie, Blaise Pascal, qu\u2019il n\u2019existe pas \u2013 Dieu s\u2019en bat l\u2019\u0153il\u2026 Ni anges, ni b\u00eates, gardons l\u2019\u0153il sur notre inhumanit\u00e9 et \u00e9crasons-la du doigt ; gardons l\u2019\u0153il sur l\u2019injustice et montrons-la du doigt puis balayons-la d\u2019un revers de main.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce aussi simple ?\u2026 Mon \u0153il !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FICTION PHILOSOPHIQUE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">FAIRE FEU DE TOUT BOIS<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les id\u00e9es vont et viennent comme des gazelles affol\u00e9es : elles ne savant plus o\u00f9 aller, mais quand m\u00eame\u2026 L\u2019humanit\u00e9 n\u2019a plus besoin d\u2019un dieu qui a fini sa cr\u00e9ation ou l\u2019a laiss\u00e9e inachev\u00e9e\u2026 elle devrait plut\u00f4t s\u2019occuper de son bien-\u00eatre, mais l\u2019humanit\u00e9 est un ramassis d\u2019humains aussi stupides les uns que les autres : ils sont tous d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 s\u2019\u00e9triper pour profiter du meilleur qu\u2019ils n\u2019ont pas\u2026Les Romains n\u2019avaient pas le sens de l\u2019art pour l\u2019art : ils pensaient toujours \u00e0 l\u2019utile pour l\u2019accroissement de leur espace vital et la gloire de Rome. De la beaut\u00e9 ils n\u2019avaient cure\u2026 leurs sculpteurs \u00e9taient des esclaves : ils n\u2019avaient aucun respect pour leurs Phidias.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Grecs ont influenc\u00e9 le monde, les Chr\u00e9tiens aussi, mais la religion a tout de m\u00eame entrav\u00e9 le progr\u00e8s de la civilisation\u2026 Dire qu\u2019un homme \u00e0 une certaine \u00e9poque a cru bon d\u2019inventer un autre Dieu et de faire croire qu\u2019il avait eu la r\u00e9v\u00e9lation de dizaine d\u2019interdits visant \u00e0 emp\u00eacher les hommes d\u2019\u00eatre libres et de s\u2019\u00e9gayer sur le chemin de Damas ou en qu\u00eate du Graal\u2026 Entre les aristocrates bien occup\u00e9s \u00e0 profiter des meilleurs instants de leur vie oisive et les bourgeois occup\u00e9s \u00e0 faire fructifier leur argent, le peuple a toujours \u00e9t\u00e9 plus ou moins exploit\u00e9, mais ce qui ressort de l\u2019observation des si\u00e8cles pass\u00e9s, c\u2019est la tendance paradoxale de l\u2019homme \u00e0, d\u2019une part, c\u00e9der aux mirages de la mati\u00e8re et \u00e0, d\u2019autre part, se r\u00e9fugier dans l\u2019abstraction en se coupant totalement de la r\u00e9alit\u00e9\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Penchons-nous sur les variations du pouvoir au fil des si\u00e8cles\u2026 Les anciens asseyaient leur pouvoir politique sur la force violente ; puis vient la d\u00e9mocratie grecque qui institue la violence l\u00e9gale et mesur\u00e9e, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e aux institutions de la cit\u00e9. La cit\u00e9 exerce le pouvoir que lui a conf\u00e9r\u00e9 le peuple lors d\u2019un vote, mais le peuple d\u00e9pend totalement de la cit\u00e9\u2026 Peu \u00e0 peu apr\u00e8s l\u2019\u00e9mergence de la barbarie m\u00e9di\u00e9vale qui promeut le statut du seigneur tout-puissant investi par son destin d\u2019une mission divine et inamovible car d\u00e9tenteur \u00e0 vie et pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 d\u2019un privil\u00e8ge qui le distingue du roturier. Le seigneur r\u00e8gne sur son fief et tous ceux qui y sont attach\u00e9s et, en \u00e9change, offre \u00e0 ses sujets la protection contre d\u2019\u00e9ventuelles attaques d\u2019ennemis\u2026 Apr\u00e8s la fin de l\u2019Ancien R\u00e9gime, le syst\u00e8me du contrat social continue : ce contrat associe l\u2019individu d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et l\u2019\u00e9tat de l\u2019autre, le premier consent \u00e0 c\u00e9der une partie de sa libert\u00e9 pour obtenir en \u00e9change la garantie d\u2019une s\u00e9curit\u00e9 qui lui permet de jouir d\u2019une libert\u00e9 limit\u00e9e, contr\u00f4l\u00e9e, surveill\u00e9e, mais qui \u00e9vite l\u2019exc\u00e8s, le vice, le crime\u2026 La d\u00e9mocratie moderne a v\u00e9cu pendant des si\u00e8cles\u2026 Parmi ses avatars, le totalitarisme est une sorte d\u2019aberration assez facile \u00e0 expliquer : le citoyen las des d\u00e9bats et des compromis, s\u2019en remet \u00e0 l\u2019\u00e9tat monstre qui, sans plus se soucier des libert\u00e9s, assurent une s\u00e9curit\u00e9 par la terreur. Pourvu que le plein emploi r\u00e8gne, que le confort soit assur\u00e9, la normalisation totale peut \u00eatre instaur\u00e9e pour engendrer des hommes-machines, instrument de production et objets de consommation\u2026 Mais le syst\u00e8me totalitaire est totalisant : s\u2019il ne peut pas \u00eatre instaur\u00e9 dans le monde entier, il engendre la violence et la guerre : ce fut le cas avec le nazisme et le communisme stalinien\u2026 La d\u00e9mocratie moderne fut instaur\u00e9e \u00e0 nouveau, mais comme au XIXe si\u00e8cle le capitalisme bourgeois a ressurgi \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la plan\u00e8te\u2026 La mondialisation n\u2019est que la conjonction de la chute des empires coloniaux, de l\u2019\u00e9mergence des pays du Tiers-Monde et de la primaut\u00e9 int\u00e9grale du capital financier sur le capital industriel\u2026 Les n\u00e9o-seigneurs du XXIe si\u00e8cle r\u00e8gnent d\u00e9sormais sur des empires gigantesques dont la puissance d\u00e9passe largement celle des \u00e9tats qu\u2019ils transcendent : leur seule volont\u00e9 est celle du profit pour les \u00e9lites qui les financent\u2026 les gens ordinaires n\u2019ont plus qu\u2019un statut de pseudo-citoyens : ils votent, mais leur existence \u00e9conomique n\u2019a aucune importance et, dans l\u2019\u00e9tat de p\u00e9nurie qui existe d\u00e9sormais partout, ils ne sont plus que des ressources humaines jetables\u2026 Le monde tel que nous l\u2019avons connu est-il en passe de dispara\u00eetre ? Ce monde a-t-il jamais exist\u00e9 ? La d\u00e9mocratie a exist\u00e9, certes, mais il semble bien qu\u2019elle ait \u00e9t\u00e9 d\u00e8s ses d\u00e9buts r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 une certaine cat\u00e9gorie de la population\u2026 Depuis la d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne, le discours des droits de l\u2019homme a \u00e9t\u00e9 un credo largement r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 la surface du globe, une antienne bien commode pour occulter les agissements des puissants toujours anim\u00e9s par la m\u00eame soif du pouvoir et de l\u2019argent\u2026 L\u2019occident d\u00e9sormais d\u00e9pass\u00e9 \u00e9conomiquement et bient\u00f4t politiquement par des pays dont la tradition d\u00e9mocratique est nulle et non avenue, sera bient\u00f4t r\u00e9duit, nul n\u2019en doute, a l\u2019\u00e9tat de n\u00e9o-colonie\u2026 Nous entrerons dans la longue nuit d\u2019une immonde d\u00e9cadence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du reste, il n\u2019est pas dit que la conception d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 strictement mat\u00e9rialiste triomphe au final, que le dogme du profit \u00e0 tout prix subsiste. En effet, la religion musulmane sous sa forme la plus exacerb\u00e9e, la plus intol\u00e9rante, pourrait bien nous extraire de cette logique \u00e9conomique et financi\u00e8re pour nous emporter vers une errance bien plus grande qui serait le retour \u00e0 l\u2019abstraction gratuite, la subordination aveugle au salut \u00e9ternel, l\u2019asservissement \u00e0 la volont\u00e9 d\u2019un Dieu inimaginable, le sacrifice total de soi \u00e0 la gloire d\u2019un Dieu muet, cach\u00e9, terrible, insupportable\u2026 Nous retournerions alors dans les t\u00e9n\u00e8bres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les hommes sont donc si d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 faire entrer des fragments d\u2019acier dans la chair de leurs semblables qu\u2019ils en oublient leur aspiration au bonheur. Dans le souci de la perfection qui taraude l\u2019architecte, le forgeron et le tortionnaire, l\u2019homme veut atteindre l\u2019id\u00e9al \u00e0 tout prix. Puret\u00e9, ordre, perfection : l\u2019id\u00e9e fixe devient l\u2019aune de tout acte, sa finalit\u00e9\u2026 L\u2019obsession de l\u2019id\u00e9al d\u00e9teint sur toute la vie d\u2019une nation, d\u2019une civilisation. La sophistication de celle-ci n\u2019a rien \u00e0 y voir : la barbarie surgit quand il est impos\u00e9 par une id\u00e9ologie de faire abstraction d\u2019une dimension, de ne pas exercer sa pens\u00e9e, de suspendre son esprit critique. On demande souvent aux hommes d\u2019oublier qui ils sont vraiment ou d\u2019oublier qui sont les autres : seuls ces oublis rendent possibles les d\u00e9portations, les crimes de guerre, les massacres et les g\u00e9nocides. Pour mordre dans la pomme dor\u00e9e du monde, l\u2019homme est pr\u00eat \u00e0 d\u00e9vorer l\u2019autre qu\u2019il r\u00e9duit auparavant \u00e0 un fruit ordinaire, une denr\u00e9e consommable\u2026 Ces aberrations doivent cesser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour lutter contre l\u2019ignorance, pour r\u00e9sister au fanatisme religieux, pour \u00e9viter le pire, engagez-vous dans les Brigades Philosophiques !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre site <a href=\"https:\/\/www.brigphil.com\">https:\/\/www.brigphil.com<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Preuve m\u00e9taphysique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Si les dieux existaient vraiment, comment pourraient-ils tol\u00e9rer que les hommes eux-m\u00eames se prennent pour des dieux, agissent comme des dieux\u00a0?\u00a0 La stupidit\u00e9, l\u2019aveuglement et la violence des hommes est bien la preuve que le monde existe sans les dieux. Que les fanatiques de la transcendance se le disent\u00a0! Rien ni personne ne saurait justifier leurs outrances\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0\u00a0 <strong>Beno\u00eet-Joseph\u00a0 Aticeli<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le doigt et l\u2019\u0153il De l\u2019humanit\u00e9, de l\u2019inhumanit\u00e9 : de la vengeance et de la justice Le mal existe dans le monde de fa\u00e7on naturelle : il est ce qui fait souffrir les \u00eatres. Avoir mal est une exp\u00e9rience v\u00e9cue \u00e0 la fois par les b\u00eates et par les hommes. Le malheur peut toucher la &hellip; <a href=\"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/philosophie\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">PHILOSOPHIE<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-14","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/14","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/14\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":174,"href":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/14\/revisions\/174"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}