{"id":54,"date":"2018-01-16T20:14:47","date_gmt":"2018-01-16T19:14:47","guid":{"rendered":"http:\/\/atelalphi.fr\/?page_id=54"},"modified":"2024-12-11T18:14:22","modified_gmt":"2024-12-11T17:14:22","slug":"textes-et-recits","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/textes-et-recits\/","title":{"rendered":"TEXTES ET RECITS"},"content":{"rendered":"<h3 style=\"text-align: center;\">\u00a0<strong>Mal incurable<\/strong><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00ab\u00a0<em>Dans les caves des villes que nous traversions, nous entendions des plaintes et des g\u00e9missements venant du dessous, mais nous n\u2019osions pas descendre, de peur de d\u00e9couvrir quelque horreur . Nous pr\u00e9f\u00e9rions poursuivre notre marche \u00e0 travers les rues d\u00e9sertes des centres-villes d\u00e9vast\u00e9s et des faubourgs incendi\u00e9s\u2026 Les monuments bombard\u00e9s offraient leurs carcasses fragment\u00e9es aux r\u00e9fugi\u00e9s hagards. Nous ne reconnaissions rien. Des obusiers obstin\u00e9s avaient d\u00e9cid\u00e9 de tout d\u00e9truire. Leur t\u00e2che accomplie, ils s\u2019\u00e9taient retir\u00e9s sans attendre et sans laisser d\u2019adresse, sans scrupules ni regrets, les inf\u00e2mes, m\u00eame pas honteux. Puis l\u2019aviation avait fini le travail avec un tapis de bombes qui souffla les rares constructions encore debout. L\u2019an\u00e9antissement \u00e9tait complet. La cit\u00e9 \u00e9tait ras\u00e9e de pr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr\u00a0! Rien n\u2019allait repousser, se disait-on. Propri\u00e9taires de ruines, qu\u2019ils \u00e9taient, les habitants, et de gravats. Le pr\u00e9sent \u00e9tait d\u00e9sesp\u00e9rant, mais l\u2019avenir s\u2019annon\u00e7ait radieux pour les architectes, les plombiers et les ma\u00e7ons. Ils n\u2019avaient plus qu\u2019\u00e0 tout nettoyer et \u00e0 reb\u00e2tir \u00e0 z\u00e9ro. Du travail, ils n\u2019allaient pas en manquer\u00a0:\u00a0 il leur faudrait m\u00eame sans doute l\u2019aide d\u2019un peuple ami. Ceux de l\u2019au-del\u00e0 de la mer allaient affluer par bateaux entiers pour participer \u00e0 la Grande Restauration. Comme ils \u00e9taient mis\u00e9reux et pas gourmands, on les paierait des n\u00e8fles. La vie serait belle. Ceux qui pr\u00e9tendaient le contraire \u00e9taient de fieff\u00e9s battus d\u2019avance, des saboteurs de moral, des d\u00e9gonfl\u00e9s, des d\u00e9faitistes\u00a0:\u00a0 le poteau, qu\u2019ils m\u00e9ritaient, les saligauds\u00a0! Une salve dans le poitrail, un point c\u2019\u00e9tait tout\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Il sauvegarda le fichier et \u00e9teignit l\u2019ordinateur. Il suffoquait\u00a0: c\u2019\u00e9taient des souvenirs p\u00e9nibles, angoissants, \u00a0insupportables vraiment\u00a0: il valait mieux les oublier vite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0\u00a0Le soir m\u00eame, il s\u2019abandonna l\u00e2chement \u00e0 une beuverie d\u00e9brid\u00e9e avec des acolytes de basse extraction dont il ne partageait ni les valeurs ni la posture, mais cela lui permit d\u2019effacer ce pass\u00e9 qui l\u2019obs\u00e9dait. C\u2019\u00e9tait aussi un bon moyen de nettoyer l\u2019\u00e2me de ses toxines morales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Au milieu de la nuit, il exultait dans le d\u00e9lire, \u00e0 poil, sous les \u00e9toiles, avec des \u00e9tincelles dans le corps, en \u00e9quilibre avec les anges sur un fil invisible, suspendu au-dessus d\u2019un ab\u00eeme qu\u2019il \u00e9tait le seul \u00e0 voir. Un faux mouvement et ce serait la chute dans un gouffre noir, gluant, indescriptible, terrifiant. Mais il se rappela qu\u2019il avait la t\u00eate ceinte d\u2019une couronne de fleurs de cristal et de p\u00e9tales de lave\u00a0: le talisman\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0 Pour briser l\u2019inou\u00ef train-train de la vie de boh\u00e8me d\u2019un vieux guerrier, rien de tel qu\u2019un acte surr\u00e9aliste\u00a0! Toucher les galaxies en tendant la main vers la vo\u00fbte\u00a0! Laisser le palpeur de vent, juste sorti des entrailles de la d\u00e9esse, mettre son doigt d\u2019onyx dans la narine bien enfl\u00e9e\u00a0du traumatis\u00e9 ! Se vivre comme\u00a0 d\u2019un autre monde, rescap\u00e9 ou tout comme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Imaginer l\u2019innommable renaissance, si inattendue, si inesp\u00e9r\u00e9e qu\u2019on n\u2019oserait pas la raconter. In\u00e9narrable onirisme de fond.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0Mais vint le matin et son flot de signes\u2026 Le vortex obligatoire\u2026 Le tunnel vers plus loin\u2026 La r\u00e9alit\u00e9 pleine de pas de surprises du tout\u2026 Le pr\u00e9sent tyrannique fit des ronds dans l\u2019eau de ses r\u00eaves et dans la boue de ses cauchemars, des trous dans ses espoirs\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Lui, comme tous les autres, assistait, impuissant et m\u00e9dus\u00e9, \u00e0 une courbure de l\u2019espace-temps pour des consid\u00e9rations d\u2019un autre \u00e2ge. C\u2019\u00e9tait comme si les pens\u00e9es \u00e9taient asservies \u00e0 un ordre sup\u00e9rieur contre lequel il est impossible de lutter autrement que par les outils critiques remis au cours des d\u00e9cennies par les formateurs, professeurs, d\u00e9tourneurs de sens, bidouilleurs de syst\u00e8me, \u00e9ventreurs de th\u00e9orie et autre charlatans de la s\u00e9miotique restreinte. Outils bien inefficaces, ma foi\u00a0! Il suffisait de regarder le monde comme il d\u00e9rivait\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Une catastrophe molle, cet abandon des valeurs d\u2019autrefois, de l\u2019ancienne philosophie au profit de ce qu\u2019on pourrait appeler la nouvelle gen\u00e8se, la pens\u00e9e unique\u2026. On se laissait aller \u00e0 des penchants h\u00e9donistes sans vraiment plus se soucier d\u2019autrui, en se laissant vivre au gr\u00e9 des campagnes de publicit\u00e9, vagues d\u2019un tsunami qui noyait la conscience sous des tonnes de boue \u00e9molliente\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Ce qui les guettait, c\u2019\u00e9tait la peste masqu\u00e9e, ce fl\u00e9au tapi dans l\u2019ombre des salles des cartes, dans la moiteur des officines g\u00e9opolitiques, dans la puanteur des laboratoires strat\u00e9giques. C\u2019\u00e9tait le retour de la geste \u00e9ternelle, la guerre du troisi\u00e8me mill\u00e9naire, l\u2019atrocit\u00e9 majeure\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0 Ils n\u2019allaient pas en sortir indemnes du tout, les modernes ! Une op\u00e9ration pr\u00e9vue de longue date par des vicieux qui l\u2019avaient minutieusement pr\u00e9par\u00e9e, cette \u00e9tripade internationale, cette roust\u00e9e plan\u00e9taire\u2026 Ils l\u2019avaient bien mitonn\u00e9e, cette guerre, \u00e0 coups d\u2019industrie des armes et bagages&#8230; Ils en avaient fait un explose-trogne de pr\u00e9cision, un \u00e9crase-mioches de grande port\u00e9e, un brise-monde apocalyptique. D\u2019abord, ils s\u2019\u00e9taient passablement entra\u00een\u00e9s \u00e0 petite \u00e9chelle dans diff\u00e9rentes r\u00e9gions des deux h\u00e9misph\u00e8res;\u00a0 et puis, ils avaient cr\u00e9\u00e9 des jeux de combats virtuels, afin d\u2019habituer les mouflets \u00e0 la violence ambiante, \u00a0de normaliser l\u2019\u00e9tripaillerie, de banaliser le potlatch meurtrier\u2026 Il suffisait d\u2019actionner une manette et d\u2019appuyer sur un bouton et l\u2019autre en face\u2026 d\u00e9construit, pulv\u00e9radi\u00e9, nullifi\u00e9\u2026 Sans d\u00e9lai ni c\u00e9r\u00e9monie. Un feu d\u2019artifice des plus esth\u00e9tiques, d\u2019un geste, gerbes de couleurs et grand nettoyage \u00e0 sec dans l\u2019au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9cran. Qu\u2019importe ces bip\u00e8des cloportes, ces villes de maquette, ces \u00e9coles de th\u00e9\u00e2tre des op\u00e9rations, ces faux h\u00f4pitaux\u2026 De son avion de chasse, l\u2019\u00e9ph\u00e8be aimera neutraliser \u00e0 distance, sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me, le rire aux dents, candide, bien fier de lui et de son action d\u2019\u00e9clat qui lui rapportera des points n\u00e9gociables. La guerre est un jeu qui peut rapporter gros\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Une guerre ne s\u2019improvise pas, elle se pr\u00e9pare de longue haleine. Il ne faut pas pr\u00e9cipiter les choses. Pour refaire la guerre, il faut bien quatre g\u00e9n\u00e9rations\u00a0: il faut que les gens aient oubli\u00e9 le sang, que les citoyens n\u2019aient plus en t\u00eate le souvenir des h\u00e9catombes, que la terreur de l\u2019atroce s\u2019efface, que s\u2019estompe dans la m\u00e9moire collective la vision des grands cimeti\u00e8res sous la lune, que pourrissent les croix de bois dans le vent de l\u2019histoire et sous la pluie solaire des comm\u00e9morations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Voil\u00e0 ce que se disaient en s\u2019empiffrant de meringue et de caviar, les potentats d\u2019Occident, dans leur palais tout illumin\u00e9s, pendant les sommets internationaux, en se grattant d\u2019une main et en s\u2019\u00e9pongeant de l\u2019autre, en comparant leurs tr\u00e9sors. C\u2019est que, pour une belle conflagration mondiale, il ne faut pas regarder \u00e0 la d\u00e9pense. Il faut pr\u00e9lever l\u2019imp\u00f4t, distraire le peuple et l\u2019inciter \u00e0 creuser un abri de jardin en b\u00e9ton arm\u00e9 et \u00e0 le remplir de bo\u00eetes de conserve pour se pr\u00e9munir des effets primaires et secondaires de la d\u00e9chireuse \u00e0 noyaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 La grande voix disait\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Tout va bien. La guerre aura bien lieu, mais un peu plus tard. Soyez rassur\u00e9s. Nous contr\u00f4lons la situation. Vous pouvez vous remettre la t\u00eate dans le sable<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<h5 style=\"text-align: right;\">Jean-Jacques Brouard<\/h5>\n<h3 style=\"text-align: center;\">***<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><strong>La fuite dans les id\u00e9es<\/strong><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Dans la lumi\u00e8re noire du songe nocturne, plong\u00e9 dans les grands m\u00e9andres bleus et jaunes du fleuve de l\u2019aventure, il s\u2019adonnait \u00e0 des fantasmes outranciers sans jamais se soucier du qu\u2019en-pensera-t-on.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Grand ami de son chat, un fin matou aussi noir que la suie des chemin\u00e9es du diable, luisant comme l\u2019anthracite, furtif comme la pluie traversi\u00e8re des grandes \u00eeles de l\u2019ouest, il c\u00f4toyait les f\u00e9lins du r\u00eave dans leurs escapades t\u00e9n\u00e9breuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Berc\u00e9 par les ondulations caressantes de la <em>Suite n\u00b01 pour violoncelle<\/em> de Bach, il trouvait les sources d\u2019une inspiration profonde dans les failles du\u00a0 tr\u00e9fonds de son inconscient. Les pages qui s\u2019ensuivaient se d\u00e9roulaient comme les parchemins d\u2019un texte sacr\u00e9 que des lecteurs intronis\u00e9s venaient d\u00e9chiffrer au cr\u00e9puscule sur le lutrin de jaspe d\u2019un promontoire antique qui dominait une plaine inond\u00e9e. L\u2019entr\u00e9e du labyrinthe n\u2019\u00e9tait pas gratuite\u00a0: les avares n\u2019en sortaient jamais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Son \u00e9g\u00e9rie, une jeune fille nubile aux longs cheveux noirs, allait et venait dans un jardin aux arbres si v\u00e9n\u00e9rables que leurs racines patin\u00e9es par les sandales des fid\u00e8les plongeaient en torsades compliqu\u00e9es dans les chairs d\u2019une po\u00e9sie chtonienne, ancestrale et lustrale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Beaucoup veillaient tard. Les souffles de la nuit parvenaient \u00e0 travers une brume de textes flottant dans l\u2019air du temps\u2026 Des yeux s\u00e9duisants volaient dans un ciel mauve qu\u2019illuminaient parfois les queues en spirale des galaxies les plus proches. Les \u00e9toiles composaient des signes myst\u00e9rieux\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Il \u00e9tait le Grand Ma\u00eetre du sens occulte. Son rempart \u00e9tait la solitude. Le contexte social et politique l\u2019importunait\u00a0:\u00a0 il pr\u00e9f\u00e9rait s\u2019isoler dans la qu\u00eate d\u2019un Graal int\u00e9rieur, retir\u00e9 du monde futile, refusant les sortil\u00e8ges de l\u2019apparence et les faux-semblants de la modernit\u00e9\u2026 Peu \u00e0 peu, d\u00e9tach\u00e9 des choses de ce monde, enferm\u00e9 dans ce manoir qui \u00e9tait un palais, il en arriva \u00e0 \u00e9prouver de l\u2019amour pour l\u2019abstraction pure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Le temps fut celui d\u2019une longue asc\u00e8se. Enfin, un jour, il rencontra un \u00eatre qui \u00e9tait cette abstraction, l\u2019incarnation d\u2019une beaut\u00e9 id\u00e9ale et il \u00e9prouva pour elle un amour platonique, voire platonicien. Apr\u00e8s cette rencontre, que pouvait-il y avoir d\u2019autre\u00a0? Elle \u00e9tait l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga. Il v\u00e9cut aupr\u00e8s d\u2019elle des moments indicibles, des instants \u00e9ternels, des secondes extatiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0 Au fil des mois et des ann\u00e9es, le plaisir de partager sa vie avec elle c\u00e9da \u00e0 la crainte de la perdre. Il se mit \u00e0 souffrir de ne plus pouvoir se concentrer sur le pr\u00e9sent. Aspir\u00e9 par un futur funeste, il sombrait dans une tristesse ext\u00e9nuante. Seule la perspective d\u2019un \u00e9ternel retour pouvait le sauver du d\u00e9sespoir. Elle allait mourir un jour et d\u00e8s lors ils allaient revivre leur voluptueuse union. Mais l\u2019attente de la trag\u00e9die pr\u00e9visible sans qu\u2019il p\u00fbt savoir quand elle se produirait devint insupportable. Il fallait donc la faire mourir sans tarder pour mettre fin au martyre. Un soir d\u2019orage, il la tua d\u2019un coup de poignard et l\u2019ensevelit dans le caveau du domaine. Comme il revenait vers le b\u00e2timent central du ch\u00e2teau, la foudre s\u2019abattit sur lui et il s\u2019embrasa dans la tourmente. Les vents dispers\u00e8rent ses cendres et il disparut du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Quelques ann\u00e9es plus tard, la fondation charg\u00e9e de la gestion de son \u0153uvre obtint des autorit\u00e9s la permission de faire l\u2019inventaire des meubles, des objets et des manuscrits et d\u2019exhumer le cadavre de celle qu\u2019il avait adul\u00e9e et \u2013 on en avait d\u00e9sormais la preuve en \u00e9tudiant ses \u00e9crits \u2013 assassin\u00e9e. On finit par trouver le caveau au centre du labyrinthe. Le cercueil fut ouvert\u00a0: il ne contenait rien. L\u2019inventaire commen\u00e7a, mais ne put s\u2019achever car, trois jours apr\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019op\u00e9ration, un incendie ravagea l\u2019immense b\u00e2tisse. Biographes et analystes litt\u00e9raires s\u2019accordent pour douter de l\u2019existence de l\u2019\u00eatre id\u00e9al qu\u2019il c\u00e9l\u00e8bre pourtant dans de nombreux textes, soulignant sa beaut\u00e9, son intelligence, sa sensualit\u00e9 et son\u2026 \u00e9vanescence.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Jean-Jacques Brouard<\/strong><\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\">***<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><strong>Le survenant<\/strong><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-206 aligncenter\" src=\"http:\/\/atelalphi.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/CORPS-137x300.jpg\" alt=\"CORPS\" width=\"154\" height=\"337\" srcset=\"https:\/\/atelalphi.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/CORPS-137x300.jpg 137w, https:\/\/atelalphi.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/CORPS-468x1024.jpg 468w, https:\/\/atelalphi.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/CORPS.jpg 555w\" sizes=\"auto, (max-width: 154px) 100vw, 154px\" \/><\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\">Illustration : <em>Sismographie<\/em> de Maho<\/h6>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 L\u2019esprit remont\u00e9 comme une horloge cosmique aux aguets dans la savane des livres, il brandissait les grimoires et convoquait toute l\u2019\u00e9criture de la terre <strong>contre<\/strong>, contre la norme, contre les num\u00e9ros, contre l\u2019h\u00e9r\u00e9sie math\u00e9matique, contre les sens d\u00e9voy\u00e9s, d\u00e9tourn\u00e9s, \u00e9dulcor\u00e9s des singes abrutis d\u00e9guis\u00e9s en penseurs, mimant une cr\u00e9ation \u00e0 l\u2019usage des volatiles dociles du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Il fit irruption dans le sanctuaire du Haut Savoir avec des id\u00e9es toutes d\u00e9faites, des martingales subversives, des pens\u00e9es impures, des th\u00e8ses explosives. Cela effraya les bonimenteurs de la science commune, les ma\u00eetres \u00e0 d\u00e9penser des fonds publics sur la recherche de ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9, les technod\u00e9cideurs, les d\u00e9sinformateurs, les supp\u00f4ts de l\u2019id\u00e9ologie majoritaire et les perroquets.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 On commen\u00e7a \u00e0 dire de lui que c\u2019\u00e9tait un po\u00e8te aux dimensions floues\u00a0: on le situait mal dans la g\u00e9ographie s\u00e9mantique du temps. Il se d\u00e9finissait \u00e0 coups de m\u00e9taphores ind\u00e9chiffrables, de figures masqu\u00e9es, de m\u00e9taplasmes inou\u00efs, ce qui angoissait \u00e0 l\u2019extr\u00eame les litt\u00e9rateurs, les banalystes de la doxa et autres s\u00e9miotichiens\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 C\u2019est qu\u2019il mettait des mots partout, l\u2019outrancier, et dans un ordre diff\u00e9rent\u00a0: on s\u2019interrogeait sur la finalit\u00e9 de ses textes, mais nul \u2013 affirmait les censeurs du Texte dans le fameux <em>Bulletin du Sens Commun<\/em> \u2013 ne croyait \u00e0\u00a0 la p\u00e9rennit\u00e9 de ses \u0153uvres. Lui-m\u00eame, d\u2019ailleurs, se pr\u00e9sentait comme un proph\u00e8te fou du sens incon\u00e7u, un n\u00e9o-Rimbaud, un pseudo-Mallarm\u00e9, un m\u00e9tad\u00e9miurge\u2026 \u00ab\u00a0un amuseur public\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 D\u00e9daignant les m\u00e9disances et les ragots des contempteurs du Verbe, il vomissait le blabla des th\u00e9oriciens, le caquetage des critiques et le mugissement complaisant des vendeurs de parchemins palimpsestueux\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Anim\u00e9 d\u2019une volont\u00e9 titanesque, il projetait de br\u00fbler les cr\u00e9atures imaginaires de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs dans un b\u00fbcher d\u2019images flamboyantes et de vent cruel. Ce projet d\u00e9mentiel semait le d\u00e9sarroi dans les esprits conformistes de l\u2019acrognose qui craignait le d\u00e9litement de leur corps constitu\u00e9 par effritement des concepts \u00e9nonc\u00e9s dans le Livre des Normes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Bient\u00f4t, au m\u00e9pris des r\u00e8gles, il se mit \u00e0 \u00e9crire partout\u00a0: sur les galets de plages, sur les nuages, sur les corps de femmes, sur les chameaux du d\u00e9sert, sur les v\u00e9hicules du monde entier, sur les yeux des aveugles, sur la peau des tambours, sur les \u00e9crans d\u2019ordinateur, sur les documents officiels apr\u00e8s en avoir effac\u00e9 le texte prosa\u00efque\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Bient\u00f4t, dans le monde entier, on ne put faire un pas sans trouver ses cryptoglyphes symboliques\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Et quand on voulut s\u2019emparer de lui pour l\u2019emprisonner et l\u2019amputer des bras, c\u2019\u00e9tait trop tard\u00a0: il s\u2019\u00e9tait m\u00e9tamorphos\u00e9 en signes d\u00e9sormais intangibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Un Grand Censeur du Premier Coll\u00e8ge Acad\u00e9mique proposa bien de bruler tous les supports de ses \u00e9crits, mais l\u2019histoire d\u2019un oiseau renaissant de ses cendres hantait l\u2019esprit des sages qu\u2019on \u00e9coutait encore dans certaines r\u00e9gions du globe\u00a0: on laissa donc les choses en l\u2019\u00e9tat. Alors les hommes commenc\u00e8rent \u00e0 relire le monde et \u00e0 le r\u00e9inventer autrement. Ce fut le d\u00e9but de l\u2019\u00e8re des merveilles\u2026<\/p>\n<h6>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pierre-Maxime Andranitos<\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4 style=\"text-align: center;\"><strong>De l\u2019influence \u00ab\u00a0philosophique\u00a0\u00bb du cousin Gwano<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0 Il se demanda si finalement de l\u2019univers il y avait une r\u00e9alit\u00e9 autre que celle qui \u00e9tait per\u00e7ue et si l\u2019univers existait bien en soi\u00a0: le bord du buffet \u00e9tait peut-\u00eatre plus r\u00e9el que le type qui se curait les narines aux antipodes et dont il ne verrait jamais la tronche\u2026 Shakespeare et son Mercutio plus tangible que tous les cons qui s\u2019\u00e9taient fait tuer vivants par des ennemis tout aussi cons pour des g\u00e9n\u00e9raux incomp\u00e9tents et des bourgeois trop gras et qui \u00e9taient royalement enterr\u00e9s profond dans l\u2019oubli le plus perp\u00e9tuel celui-l\u00e0\u2026 \u00c7a pouvait bien continuer comme \u00e7a, qu\u2019il se disait, en p\u00e9tant dans le nylon de son cale-barre n\u00e9o-r\u00e9tro sans que \u00e7a d\u00e9range quiconque m\u00eame pas, derri\u00e8re la fine cloison, la voisine toute proche qu\u2019avait l\u2019oreille plus fine que la cloison, et qui, donc, par le fait, devait bien la faire sourde de temps \u00e0 autre, l\u2019oreille. Et il occupait son \u00ab\u00a0espace mental vacant\u00a0\u00bb, comme qu\u2019ils\u00a0 disaient, les sociologues eux zaussi en vacances dans les parages. On occupait l\u2019espace qu\u2019on pouvait avec les m\u00e9dias qu\u2019on avait \u00e0 nous travailler le bourrichon au bourre-pif publicitaire\u2026 La modernit\u00e9, \u00e7a se m\u00e9ritait, mais \u00e7a se payait aussi\u2026 et fallait pas rechigner\u00a0: on payait le prix fort. Que de l\u2019ali\u00e9nation, on avait\u00a0! Et fallait pas broncher\u00a0! Avec joie et r\u00e9signation, mes zigues\u00a0! Tac, dans le cerveau, des ondes \u00e0 n\u2019en plus finir de vibrer, m\u00eame que les neurones \u00e0 force, ils savaient plus \u00e0 quelle id\u00e9e se vouer\u00a0: \u00e7a pensait dans tous les sens. M\u00eame Rimbaud il aurait plus retrouver sa m\u00e8re, \u00e0 condition qu\u2019il la cherch\u00e2t, mais rien n\u2019\u00e9tait moins s\u00fbr\u00a0: personne ne cherchait personne, plus jamais\u00a0! On vivait la grande \u00e9poque du \u00ab\u00a0O\u00f9 que tu sois, je te trouve, ne cherche plus\u00a0\u00bb\u2026 Ceusses qui voulaient pas \u00eatre rep\u00e9r\u00e9s l\u2019\u00e9taient quand m\u00eame et ils avaient beau gueuler, c\u2019\u00e9tait du pareil au m\u00eame\u2026 on voulait communiquer\u00a0? Alors, pour le coup, \u00e7a communiquait \u00e0 fond\u00a0: de quoi se plaignait-on\u00a0?\u00a0 On avait ce qu\u2019on m\u00e9ritait\u00a0: fallait avoir du toupet pour rousp\u00e9ter apr\u00e8s tant de si\u00e8cles de rel\u00e9gation dans les trous de France et de Navarre\u2026 Maintenant qu\u2019on appartenait au monde entier, y en avait qui ruaient dans les brancards, qui rongeaient leur frein, qui criaient au scandale, non mais des fois\u00a0! Ils allaient voir enfin\u00a0: on allait leur montrer ce qu\u2019\u00e9tait la modernit\u00e9 ou plut\u00f4t ce qu\u2019elle permettait d\u2019\u00e9viter. On allait les isoler dans une \u00eele d\u00e9serte et d\u00e9peupl\u00e9e, une sorte de caillou immonde o\u00f9 que rien pousserait dessus m\u00eame en payant tr\u00e8s cher. Ils seraient priv\u00e9s de t\u00e9l\u00e9, de portable, de wifi et de tous les ustensiles pour se parler \u00e0 distance ou se faire des risettes sans \u00eatre \u00e0 port\u00e9e de main\u2026 On allait les laisser mariner l\u00e0 quelques ann\u00e9es; apr\u00e8s on discuterait, enfin avec ceux qui seraient encore recta du ciboulot parce que les autres, la plupart, au revoir grand-m\u00e8re\u00a0! Il suffisait de se souvenir de Bombard Alain, l\u2019autre qui avait essay\u00e9 de vivre seul dans les ann\u00e9es soixante dans son radeau gonflable au milieu du nulle part liquide que les Grecs savaient bien \u00eatre un d\u00e9sert inhumain puisqu\u2019ils ont fait Ulysse y circuler dans l\u2019angoisse pendant neuf piges\u2026 Le Bombard, une fois bombance faite avec des produits naturels p\u00e9ch\u00e9s dans les \u00eeles, le temps s\u2019\u00e9tait fait long, tr\u00e8s long, tellement long qu\u2019il devenait impossible \u00e0 \u00e9tirer\u00a0: il se lovait, se tordait sur lui-m\u00eame et ses anneaux flexibles devenaient bougrement dangereux pour le sujet lui-m\u00eame qui avait fini par craquer lamentablement et implorer Maurice de venir le qu\u00e9rir en bateau \u00e0 moteur et le ramener p\u00e9p\u00e8re vers la civilisation, la vraie, celle du frigo et de l\u2019aspirateur, de la t\u00e9l\u00e9 et du m\u00e9tro, du matelas multi-spires et des cocktails en ville avec les amis\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Mais pour en revenir \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des choses, \u00e7a se compliquait parce que finalement tout ce qui avait \u00e9t\u00e9 n\u2019\u00e9tait plus, alors \u00e0 quoi servait l\u2019Histoire\u00a0 avec un grand H ? A rien, disait le cousin Gwano, rien qu\u2019\u00e0 emmerder les \u00e9l\u00e8ves des \u00e9tablissements secondaires, vu qu\u2019elle \u00e9tait cens\u00e9e servir \u00e0 nourrir la m\u00e9moire des hommes\u00a0; or, poursuivait-il hargneux, y a pas pire que l\u2019homme pour oublier, Merlin le disait d\u00e9j\u00e0, peu apr\u00e8s la naissance du Christ et l\u2019arriv\u00e9e des Saxons dans son \u00eele, et il savait, le bougre ce qu\u2019il en \u00e9tait, non\u00a0? Enfin, oui\u2026 poursuivez, Gwano\u00a0! Je disais donc que, en raison du fait qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement n\u2019est plus d\u00e8s qu\u2019il a eu lieu, sa relation n\u2019est plus qu\u2019une trace indirecte, impr\u00e9cise, une repr\u00e9sentation tout \u00e0 fait abstraite qui n\u2019a pas plus de r\u00e9alit\u00e9 que le royaume de Bourre-Moi-La-Reine dans les Aventures de\u2026 J\u2019oublie toujours son nom\u2026 aidez-moi\u00a0! Et puis, on a beau avoir des nouvelles qui vous tombent sous les mirettes, des probl\u00e9matiques de g\u00e9opolitique qu\u2019on vous bourre dans les esgourdes, rien ne prouve que tout cela existe vraiment\u00a0: il faudrait pouvoir y aller pour s\u2019assurer qu\u2019on ne vous conte pas des sornettes, mais nul n\u2019y va, je veux dire, nul n\u2019y va vraiment pour voir. Du reste, t\u2019y vas, t\u2019arrives trop tard\u00a0: les margoulins ont d\u00e9j\u00e0 tout fait sauter\u00a0: les preuves\u00a0? d\u00e9truites\u2026 Il est trop tard, vous auriez d\u00fb venir avant\u2026 ouais, mais je pouvais pas\u2026 b\u2019alors, tant pis, revenez l\u2019an prochain, y aura peut-\u00eatre quelque chose pour vous alors, mais rien n\u2019est s\u00fbr d\u00e9sormais, avec la relativit\u00e9, les trous dans la couche d\u2019ozone et la pens\u00e9e unique\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Bon, en fait, le cousin Gwano, sa th\u00e9orie, si je comprenais bien, c\u2019\u00e9tait qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas con, Berkeley\u2026 Je sais pas o\u00f9 il avait pris connaissance des id\u00e9es de l\u2019Ecossais, parce que Gwano il \u00e9tait jamais all\u00e9 ni au lyc\u00e9e ni en fac mais faut croire qu\u2019\u00e0 la l\u00e9gion il avait fini par apprendre \u00e0 bien lire, c\u2019est-\u00e0-dire entre les lignes, parce qu\u2019il s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 d\u00e9goiser avec surprise, \u00e0 relier des choses entre elles auxquelles on pensait pas, \u00e0 \u00eatre comme qui dirait philosophe\u2026 Et Gwano, \u00e0 force, l\u2019id\u00e9alisme de Berkeley, il y croyait dur comme cire, donc pas plus que \u00e7a, mollement, mais bon, pouvait-on \u00eatre certain m\u00eame de l\u2019existence de Berkeley\u00a0? Gwano en conclut un beau matin que seule sa pens\u00e9e propre avait quelque r\u00e9alit\u00e9 au moment o\u00f9 il l\u2019exprimait; apr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait m\u00eame plus la peine, autant abandonner carr\u00e9ment\u2026 Il appelait \u00e7a \u00ab\u00a0la relativit\u00e9 molle des tendances inv\u00e9rifiables\u00a0\u00bb\u2026 Pas une sommit\u00e9, Gwano, c\u2019est s\u00fbr, mais un cerveau, un autodidacte \u00e0 sa mani\u00e8re, un penseur actif\u2026 Pourtant, ses sp\u00e9culations outranci\u00e8res \u00e0 longueur de soir\u00e9e, \u00e7a pouvait plus durer\u00a0: quand on a un emploi, il faut savoir se coucher la nuit pour faire semblant d\u2019\u00eatre \u00e9veill\u00e9 le lendemain\u2026 Quand tu fais plus m\u00eame semblant, c\u2019est l\u00e0 que les ennuis commencent\u00a0: t\u2019es plus cr\u00e9dible parce que tu as montr\u00e9 ton indiff\u00e9rence\u2026 Le pire, c\u2019est \u00e7a, laisser voir que t\u2019en as rien \u00e0 semer de toutes leurs manigances et autres illusions, que tu faisais semblant, mais que rien \u00e0 secouer, vraiment, \u00e0 part les liquidit\u00e9s, sonnantes et d\u00e9pensantes pour \u00e9chapper \u00e0 la fringale. Le turbin des flingu\u00e9s, tr\u00e8s peu pour toi, et \u00e7a, les exploiteurs, ils te le pardonneront pas\u00a0! D\u00e8s lors, t\u2019es qu\u2019un tra\u00eetre, point\u00a0! Alors, Gwano, d\u00e8s qu\u2019ils lui ont mis le collimateur sur le pif, il a pas r\u00e9sist\u00e9 longtemps malgr\u00e9 l\u2019entra\u00eenement\u2026 Trois mois plus tard, il a saut\u00e9 par la fen\u00eatre avec un long cache-nez de nylon autour du coup et a \u00e9jacul\u00e9 sans vrai d\u00e9sir cinq m\u00e8tres plus bas\u00a0: la pendaison, papa, \u00e7a ne se commande pas\u2026 Gwano refroidi, la conversation philosophique, dans la famille, \u00e7a devenait difficile, comme qui dirait impossible\u2026 Alors je me suis repli\u00e9 sur moi-m\u00eame et \u00e7a a fait des plis justement\u00a0: je suis arriv\u00e9 \u00e0 faire des rapprochements inattendus, sans Gwano, par simple pliure\u2026 Apr\u00e8s, je suis devenu autre, comme le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb de Rimbaud\u00a0; j\u2019ai failli et mes amis, que sont-ils devenus\u00a0? Ils ont fil\u00e9\u2026 Ils \u00e9taient mal enracin\u00e9s, l\u2019amour est morte, mortuzesse \u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Longtemps, je me suis escrim\u00e9 \u00e0 penser tard dans la nuit jusqu\u2019au jour o\u00f9 j\u2019ai trouv\u00e9 dans les archives du cousin Gwano tout un dossier sur Sidar Grabechien qui avait \u00e9t\u00e9, si j\u2019en crois les \u00e9changes \u00e9pistolaires, un copain \u00e0 lui. En fait, je me rends compte en explorant les documents, que le cousin Gwano n\u2019est pas \u00e9tranger \u00e0 la formule-miracle de son cher Sidar. Il serait m\u00eame franchement la cause premi\u00e8re de sa r\u00e9ussite. Je n\u2019entrerai pas dans le d\u00e9tail de l\u2019histoire, mais Gwano, persuad\u00e9 que la maladie est une vue de l\u2019esprit et une r\u00e9action psychosomatique, il pensait qu\u2019en trouvant une sorte de nectar ad hoc que l\u2019on proposerait \u00e0 boire aux malades, la sant\u00e9 leur reviendrait d\u00e9finitivement. Ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une hypoth\u00e8se, une lubie comme \u00e7a, mais le Sidar, lui, qui avait la t\u00eate sur les \u00e9paules et l\u2019esprit mal tourn\u00e9, s\u2019est dit qu\u2019il allait la produire, lui, la potion miracle. L\u2019ironie, dans tout \u00e7a, c\u2019est que la mixture de Grabechien, elle a \u00e9t\u00e9 bricol\u00e9e au d\u00e9part par Gwano, mon cousin. Grabechien lui a fait faire des recherches sommaires, puis il a not\u00e9 la formule, et bonsoir, dans le coffre-fort. Il a laiss\u00e9 reposer, en pr\u00e9tendant que, bof, c\u2019\u00e9tait pas int\u00e9ressant dans l\u2019imm\u00e9diat. Si bien que Gwano a d\u00fb retourner au charbon dans son entreprise de foldingues o\u00f9 il a succomb\u00e9 au burnoute. Quand il a claqu\u00e9, Gwano, Sidar s\u2019est bien gard\u00e9 de r\u00e9v\u00e9ler quoi que ce soit au grand public. Il a ressorti la formule du coffre, a lanc\u00e9 la fabrication, a pay\u00e9 des proches pour qu\u2019ils crient au miracle. Les m\u00e9dias sont arriv\u00e9s avec tout leur attirail de com. Tr\u00e8s vite, Sidar Grabechien et sa panac\u00e9e, on les a promus \u00e0 coups de spots, de spams, de twits, de buzz, sans trop savoir comment il l\u2019avait pr\u00e9par\u00e9, son sirop, ni quels en \u00e9taient la composition et les effets secondaires, \u00e0 sa mixture. C\u2019\u00e9tait pas cher et c\u2019\u00e9tait bon, un point, c\u2019est tout. On a beau se dire qu\u2019il fallait quand m\u00eame \u00eatre ouf pour ingurgiter une concoction sans en conna\u00eetre les ingr\u00e9dients, le fait est l\u00e0. Faut dire que la m\u00e9decine ent\u00e9rinait en fanfare. De nombreux toubibs avaient d\u00e9cid\u00e9, pour des raisons qui les regardaient eux bien tous seuls, de ne pas \u00eatre trop curieux\u00a0: Grabechien, c\u2019est tout vu, avait d\u00fb leur verser des pots-de-vin, une avance sur b\u00e9n\u00e9fice ou alors un gros pourcentage. Ces m\u00e9dicastres, pour s\u00fbr, s\u2019en bourraient plein les fouilles, des zeuros, qu\u2019ils allaient ensuite d\u00e9penser plus loin, dans un au-del\u00e0 des fronti\u00e8res qui les mettait hors de port\u00e9e des antennes de la fiscale et de la financi\u00e8re. A force, Grabechien non plus, il \u00e9tait pas \u00e0 plaindre. Depuis le temps qu\u2019il fourguait aux honn\u00eates gens ses m\u00e9decines \u00e0 six sous sans que personne vienne fourrer son nez dans ses affaires, il en avait plac\u00e9 de c\u00f4t\u00e9, des biffetons, en Suisse, \u00e0 Jersey et aux \u00eeles Ca\u00efman\u00a0: c\u2019\u00e9tait presque un zinzin \u00e0 lui tout seul. Dans le houzehou, il faisait partie des nouveaux riches, une des plus grosses fortunes de France et m\u00eame d\u2019Europe que \u00e7a disait de lui. Quand on avait l\u2019honneur d\u2019\u00eatre invit\u00e9 au ch\u00e2teau de la Motte-Moissard, on comprenait bien que sa petite \u2013 sa paulette, sa mijaur\u00e9e, sa poup\u00e9e d\u00e9gonfl\u00e9e \u2013 n\u2019avait rien \u00e0 craindre pour ses vieux jours\u00a0: elle allait survivre au prochain krach boursier, c\u2019\u00e9tait certain. Llyods aurait fait payer tr\u00e8s cher au p\u00e8lerin qu\u2019aurait voulu parier des zeuzeus sur l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de la faillite de Sidar Grabechien\u00a0: notre homme \u00e9tait donn\u00e9 survivant \u00e0 tous les coups car Sidar \u00e9tait de ceux qui diversifiait ses placements \u00e0 outrance, un truc imparable, en b\u00e9ton\u2026 Et tout cela, gr\u00e2ce au cousin Gwano\u00a0:\u00a0 l\u2019id\u00e9alisme a des avantages\u2026 pour les mat\u00e9rialistes\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Et pourtant, la pand\u00e9mie de 2030 et la d\u00e9pression qui en a d\u00e9coul\u00e9 ont eu raison de Sidar Grabechien et de sa fortune. Blaise Pascal avait raison\u00a0: m\u00eame les grands peuvent succomber aux agressions de l\u2019infiniment petit.<\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Franck Kappa<\/strong><\/p>\n<h4 style=\"text-align: center;\"><strong>Une nuit \u00e0 l\u2019auberge<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>(Un conte de par-l\u00e0-bas)<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le p\u00e8re Gadoche se d\u00e9p\u00eacha de remplir au stylo-bic la carte-r\u00e9ponse de renouvellement de l&rsquo;abonnement au magazine de gastronomie <em>Saucisses &amp; Boudins de pays<\/em>. Son \u00e9pouse le regardait d\u2019un air entendu\u00a0: oui, il devenait urgent de la renvoyer s&rsquo;il ne voulait pas manquer le num\u00e9ro de Mars consacr\u00e9 \u00e0 la t\u00eate de veau\u2026 il aurait d\u2019ailleurs d\u00fb le faire avant, il n\u00e9gligeait tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu temporises\u00a0\u00bb lan\u00e7a-t-elle, c\u2019est p\u00e9nible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il cocha les cases en toute h\u00e2te et parapha d&rsquo;un geste vif. Il s\u2019empressa de glisser la feuille bleue dans une enveloppe accompagn\u00e9e du ch\u00e8que tir\u00e9 sur la Banque Electronique Virtuelle d\u2019Utopie. Il \u00e9tait press\u00e9\u00a0: c&rsquo;est qu&rsquo;il avait rendez-vous avec les copains du Caf\u00e9 des Platanes pour une partie exceptionnelle de matecharque sur la terre battue de la Place de la Lib\u00e9ration, l\u00e0 o\u00f9 on lapidait les outranciers et les d\u00e9viants.\u00a0 La m\u00e8re Gadoche retourna dans la grande salle du manoir o\u00f9 elle faisait \u00a0son tissage en surveillant du coin de l&rsquo;\u0153il la cuisson de son rago\u00fbt de b\u0153uf sauce Gadoche, une production maison que tous les voisins lui enviaient\u00a0: elle en exportait vers les r\u00e9gions voisines et le potentat du d\u00e9modrome lui en commandait r\u00e9guli\u00e8rement. Ces ventes procuraient un revenu d\u2019appoint non n\u00e9gligeable. Mais la succulence du mets n\u2019\u00e9tait pas suffisante pour dissuader le p\u00e8re Gadoche de sortir retrouver ses copains\u00a0: ils feraient leur partie et, bien qu\u2019il f\u00fbt oblig\u00e9 de promettre \u00e0 sa dulcin\u00e9e qu\u2019il reviendrait partager le rago\u00fbt avec elle, il finirait par accepter de rester d\u00eener \u00e0 l\u2019Auberge des Six Coquins de Bradule, dont le chef unijambiste, mais pas manchot servait une superbe blanquette de varbeau, accompagn\u00e9e d\u2019un C\u00f4tes-du-Chtarf particuli\u00e8rement gouleyant. Le bonhomme en salivait d&rsquo;avance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour s\u2019esquiver discr\u00e8tement \u2013 car sa m\u00e9g\u00e8re de moiti\u00e9 n\u2019aimait pas qu\u2019il sort\u00eet le soir pour aller s\u2019aviner \u2013, il eut soin de ne pas mettre les chaussures neuves qu&rsquo;il avait achet\u00e9es \u00e0 ChaussaModik la semaine pr\u00e9c\u00e9dente car, bien qu\u2019il ne s\u2019en soit pas rendu compte dans le brouhaha du magasin, le cuir en grin\u00e7ait bruyamment, surtout sur les planchers de ch\u00e2taigner. Cela lui d\u00e9plaisait fort, mais comme il avait tard\u00e9 \u00e0 s\u2019en apercevoir et qu\u2019il avait march\u00e9 sous la pluie, elles n\u2019\u00e9taient plus remboursables, il pestait. Aussi avait-il d\u00fb se r\u00e9soudre \u00e0 les garder m\u00eame si elles n&rsquo;\u00e9taient gu\u00e8re appropri\u00e9es pour filer \u00e0 l&rsquo;anglaise ou rentrer au petit matin\u00a0: alors, il continuait prudemment \u00e0 mettre ses mocassins d\u2019aventure. Silencieuses \u00e0 souhait, elles lui allaient aux pieds et il les affectionnait particuli\u00e8rement, m\u00eame si elles prenaient l\u2019eau quand il pleuvait beaucoup.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque Gadoche arriva sur la place en chevauchant son votard, ses comp\u00e8res l&rsquo;attendaient de pied ferme en su\u00e7otant le trobisse. Il ne se fit pas prier pour extraire du fond du sac qu&rsquo;il portait en bandouli\u00e8re les deux masses de charde avec lesquelles il avait coutume de faire des miracles en les ass\u00e9nant <em>\u00e0 la g\u00e9n\u00e9reuse<\/em> sur le cr\u00e2ne du filiou sauvage pour l\u2019\u00e9cerveler net. Les comp\u00e8res se tass\u00e8rent derri\u00e8re lui, s\u2019appuyant tous sur sa nageoire dorsale. On avait confiance en lui\u00a0: il \u00e9tait le doyen de l\u2019\u00e9quipe et le meilleur frappeur, mais \u2013H\u00e9las\u00a0! &#8211; \u00a0il avait d\u00fb se lever du pied gauche car il rata son coup et le filiou, fier d\u2019en avoir r\u00e9chapp\u00e9 pour cette fois, alla se r\u00e9fugier dans un coin du carreau en tr\u00e9pidant du muflard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On fit entrer les auxiliaires de charge, des ambifieux tr\u00e8s remont\u00e9s dont les dards brillaient au soleil couchant. Il lui suffisait de les toucher avec le marteau-\u00e9clair. Mais \u2013 l\u00e0 encore -, d\u00e8s les premiers coups, il pressentit que tout irait de travers. Les marteaux lui glissaient des membres et la masse lui semblait perdre de son \u00e9lasticit\u00e9 et de son poids\u2026 Il eut beau solliciter l\u2019aide de Fenglard le soutainboule, rien n\u2019y fit. Ils perdirent toutes les parties. Et pass\u00e9 deux heures, le filiou, quoique salement amoch\u00e9, \u00e9tait toujours vivant. Vers trois heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, \u00a0Gadoche, d\u00e9pit\u00e9 et ext\u00e9nu\u00e9, d\u00e9cida, pour se fortifier<strong>, <\/strong>d&rsquo;avaler un quart de mitrafe et une boule de schnure. Or le mitrafe \u00e9tait fade et le schnure filandreux\u00a0: rien n\u2019allait bien. Un quart d\u2019heure plus tard, cependant, il r\u00e9ussit \u00e0 saquer le filiou au niveau du trou-de-vie\u00a0: c\u2019en \u00e9tait fini de lui, il se vidait de sa gadaille. La partie \u00e9tait perdue, mais l\u2019honneur \u00e9tait sauf. On se retira aussit\u00f4t dans l\u2019arri\u00e8re-salle de l\u2019auberge o\u00f9, pour exorciser toute m\u00e9lancolie, la vinaille se mit \u00e0 couler \u00e0 flots dans les effluves de glutaude. \u00c7a rigola s\u00e9v\u00e8re pendant un peu de temps. Gadoche profita bien et il eut raison parce que cela ne dura qu\u2019un temps. Au moment m\u00eame o\u00f9 Sotarin Vidragneux, le cuisinier en chef apportait la marmite de blanquette de varbeau, Adonia Gadoche faisait irruption dans la grande salle du caf\u00e9 pour protester publiquement contre le m\u00e9pris que son mari affichait pour son rago\u00fbt de b\u0153uf, puisqu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait venir se b\u00e2frer avec ses compagnons de jeu \u00e0 ladite auberge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il songea en un \u00e9clair que ce jour maudit \u00e9tait \u00e0 marquer d&rsquo;une pierre noire. Mais plusieurs amis de soir\u00e9e s\u2019\u00e9taient approch\u00e9s de la mamite \u00e0 Gadoche et lui palpaient le soutiroir pour l\u2019amadouer et l\u2019adoucir, ce qu\u2019ils r\u00e9ussirent \u00e0 faire sans trop d\u2019efforts\u00a0: ils savaient y faire, les gueusards\u00a0! Elle arr\u00eata de hucher aigu et finit par s\u2019affaisser sur une mollefesse qui passait par l\u00e0. On lui tendit un morciau de fetule qu\u2019elle avala sans broncher, apr\u00e8s quoi elle eut soif et engloutit plusieurs mesures de houachemine bleue, un peu am\u00e8re, certes, mais enivrante \u00e0 loisir. Elle en revoulut, elle en rebut. Puis, on la fit glisser dans un habitacle de burnouille o\u00f9 elle s\u2019envapora toute dress\u00e9e de fantasmes et de transe. Les f\u00eatards purent ainsi continuer leurs libations jusqu\u2019\u00e0 une heure avanc\u00e9e de la nuit. La blanquette fut engloutie et tous les f\u00fbts de chaquenaille et de finette furent vid\u00e9s. L\u2019auberge fit recette cette nuit-l\u00e0. Heureusement les taxeurs du potentat \u00e9taient \u00e0 l\u2019autre bout du d\u00e9modrome \u00e0 soutirer des noufiots aux pauvres gratteurs de plaffe qui labouraient le glacis. Pour l\u2019heure, on allait se plaire \u00e0 outrance. Le patron \u00e9tait un gaillard de confiance qui savait amuser son monde\u00a0: il avait fait venir des clonques d\u2019alentours, des nouzelles toutes bouffies et odorantes \u00e0 un point ravissant. Ces miraculeuses caressantes firent les d\u00e9lices des braquants fort branchus qui s\u2019enblav\u00e8rent ardemment dans les chouilles grasses et chaudes et se laiss\u00e8rent dibuler sans protester jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube. Tout aurait bien fini qui avait bien commenc\u00e9, si le ma\u00eetre des bestiaux n\u2019avait pas cru bon d\u2019aller v\u00e9rifier l\u2019\u00e9tat des faucrus encag\u00e9s. Bien sid\u00e9r\u00e9 par des doses abusives de flatouille, il n\u2019avait plus la lucidit\u00e9 requise pour sa fonction\u00a0: aussi oublia-t-il de refermer le cadenas de la grande grille des cellules. Aux premi\u00e8res lueurs de l\u2019aube, les ambifieux, tout repos\u00e9s de leur nuit, se gliss\u00e8rent par la grille entrouverte et se ru\u00e8rent sauvagement dans la salle. Ils n\u2019eurent aucun mal \u00e0 paralyser les occupants \u00e0 coups de dard et les cisaill\u00e8rent ensuite \u00e0 coups de pinces avant de les d\u00e9vorer. Les enfangeux qui avaient tant festoy\u00e9 \u00e9taient, non seulement d\u00e9pourvus de leurs armes et de leurs outils de d\u00e9foutrage, mais ahuris par l\u2019exc\u00e8s de tout, dans un \u00e9tat de vuln\u00e9rabilit\u00e9 infantile. Le massacre fut total et les b\u00eates s\u2019\u00e9gay\u00e8rent dans les bois environnants\u00a0: on ne les retrouva jamais\u2026<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><em>Chroniques de l\u2019Ailleurbas<\/em>, Jean-Prote Gaverdin, Paris, 2017<\/h6>\n<h4 style=\"text-align: center;\"><strong>Retour en arri\u00e8re<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que je vis d\u2019abord en arrivant sur la nouvelle plan\u00e8te me stup\u00e9fia. Je fus t\u00e9moin du mauvais usage de la science. J\u2019assistai \u00e0 un gigantesque chantier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 C\u2019\u00e9tait comme si le vril op\u00e9rait devant moi. Des foutriquets insens\u00e9s soulevaient d\u2019\u00e9normes blocs de pierre, d\u00e9fon\u00e7aient la cro\u00fbte terrestre et br\u00fblaient des for\u00eats. J\u2019exprimai mon indignation. On me dit que tous les conseillers \u00e9taient d\u2019accord sur ce point\u00a0: il \u00e9tait temps de faire quelque chose. Mais nous verrions apr\u00e8s les c\u00e9r\u00e9monies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 C\u2019\u00e9tait, en effet, la f\u00eate du Renouveau qui devait durer jusqu\u2019\u00e0 la pleine lune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Cette nuit-l\u00e0, dans la p\u00e9nombre s\u00e9pia des tombeaux ouverts de la n\u00e9cropole enfouie sous la neige, des grenouilles \u2013 seuls substituts \u00e0 nos reptiles qui ne supportaient pas les voyages interstellaires \u2013\u00a0 jaillissaient des sources d\u2019eau chaude, \u00e0 moiti\u00e9 cuites, mais vivantes encore, coassant mis\u00e9rablement sous le couteau des sorciers enivr\u00e9s. On se repaissait de leurs organes, comme l\u2019exige la tradition sacr\u00e9e. Apr\u00e8s les libations et les autres sacrifices, un grand silence se fit dans la montagne. Le Jeu de la Mort allait commencer sous le regard s\u00e9v\u00e8re des Juges Ultimes. Trois cents guerriers cr\u00e9\u00e9s par les sorciers \u00e0 partir du limon originel extrait de dessous le glacier attendaient le signal de l\u2019assaut\u00a0: ils allaient d\u00e9ferler sur la plaine, ils avaient faim de chair humaine. Certes, ce divertissement pouvait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une pratique cruelle. A vrai dire, je ne savais plus ce qu\u2019il fallait penser de cet \u00e9tat de choses. Ces cr\u00e9atures ne nous \u00e9taient pas tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8res, mais l\u2019\u00e9tat dans lequel leur monde nous avait \u00e9t\u00e9 l\u00e9gu\u00e9 par le hasard ne m\u2019inspirait aucune confiance, plut\u00f4t du d\u00e9go\u00fbt. Certes, les th\u00e9ories, les valeurs et la philosophie de cette race pouvaient s\u00e9duire, mais la r\u00e9alit\u00e9 de son monde \u00e9tait terriblement d\u00e9cevante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 En effet, \u00e9voluant parmi ces gens, je ne voyais autour de moi que des animaux qui se voulaient raisonnables, mais restaient subjugu\u00e9s par des pulsions bestiales auxquelles ils laissaient libre cours d\u00e8s qu\u2019ils en avaient l\u2019occasion, sans qu\u2019il f\u00fbt m\u00eame besoin de les provoquer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Avant d\u2019ent\u00e9riner la proc\u00e9dure de reconditionnement mental pour l\u2019ensemble du cheptel, je d\u00e9cidai de renoncer un temps aux attraits de la sensualit\u00e9 et aux plaisirs de la f\u00eate. Je me retirai quelques nuits dans une grotte isol\u00e9e des hautes montagnes o\u00f9 je m\u2019abandonnais au savoir redoutable des vestales transcendantales. En compagnie de ces implacables infuseuses de sens, j\u2019atteignis, croyez-moi, le plus haut degr\u00e9 de la lucidit\u00e9 et de la clairvoyance. Mon asc\u00e8se dura vingt et un jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Pendant ce temps, quelques millions d\u2019indig\u00e8nes soucieux de leur plan\u00e8te s\u2019\u00e9chinaient \u00e0 tenter d\u2019enrayer la destruction du monde par la fr\u00e9n\u00e9sie industrielle de leurs gouvernants, mais les d\u00e9cideurs, les producteurs et les seigneurs de l\u2019entreprise n\u2019\u00e9taient mus que par l\u2019app\u00e2t du gain. Et la guerre qu\u2019ils livraient \u00e9tait sans merci.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 A mon retour \u00e0 la base, je rejoignis le Conseil. Il fut rapidement d\u00e9cid\u00e9 de faire dispara\u00eetre d\u2019abord les potentats et les fauteurs de pollution. Les neutraliseurs effectu\u00e8rent prestement les t\u00e2ches pour lesquelles ils avaient \u00e9t\u00e9 con\u00e7us. Peu \u00e0 peu, l\u2019\u00e9conomie mondiale sombra. La p\u00e9nurie s\u2019installa, la famine fit rage. On \u00e9pargna les populations qui avaient fait l\u2019effort de lutter pour la sauvegarde de la nature en les d\u00e9pla\u00e7ant vers des terres que nous avions maintenues fertiles. Les trois-quarts des humains disparurent de la surface du globe. Le reste, mentalement reconditionn\u00e9, dut repartir \u00e0 z\u00e9ro car la technologie humaine avait \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e pernicieuse par les Grands Sages. L\u2019esprit humain fut donc d\u00e9finitivement r\u00e9gl\u00e9 sur le mode primitif des origines de l\u2019esp\u00e8ce. Tel fut la condition sine qua non pour sauver la plan\u00e8te d\u2019une totale destruction et redonner aux esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales une place honorable dans l\u2019\u00e9volution g\u00e9n\u00e9rale des mondes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Extrait de <em>M\u00e9moires d\u2019un r\u00e9gulateur de mondes <\/em>de Hygtrop Molhy\u2019dxer \u2013 2125, Galaxie XVF56 <\/strong><\/p>\n<h1 style=\"text-align: center;\">La qu\u00eate d\u2019un sens<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Le long du littoral inhospitalier, quelques villas trapues encastr\u00e9es dans des tumuli s\u2019\u00e9gr\u00e8nent entre les bosquets de pins et les buissons de gen\u00eats ou d\u2019ajoncs. On est frapp\u00e9 par le d\u00e9coupage compliqu\u00e9 de la c\u00f4te rocheuse avec ses pointes et ses criques. Au bout des longs caps qui s\u2019avancent dans la mer, soumis \u00e0 la puissance destructrice des vents dominants, toute pr\u00e9sence humaine cesse. Le sentier longe d\u2019abord l\u2019estran \u00e0 deux m\u00e8tres en moyenne au-dessus du niveau de la mer la plus haute, se perdant parfois dans la v\u00e9g\u00e9tation touffue, mais la plupart du temps il surplombe les dentelles noires des r\u00e9cifs ou les bandes p\u00e2les de sable entass\u00e9es au fond des baies courtes et courbes\u2026 Puis, se r\u00e9tr\u00e9cissant, il s\u2019\u00e9l\u00e8ve peu \u00e0 peu \u00e0 flanc de falaise jusqu\u2019\u00e0 une altitude de deux cents m\u00e8tres. La plupart des gens ne vont pas jusqu\u2019au sommet, \u00e0 cause du vertige.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 En bas, c\u2019est une promenade pour les amateurs qui se contentent de fl\u00e2ner le long du rivage. Le sentier du haut, au contraire, est le domaine des randonneurs exp\u00e9riment\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Ce soir-l\u00e0, un homme avance d\u2019un pas r\u00e9gulier et vif, dans un noble \u00e9lan. On sent chez lui une volont\u00e9 d\u2019arriver quelque part en un temps donn\u00e9 et peut-\u00eatre d\u2019en revenir, mais cela reste un myst\u00e8re, sauf pour l\u2019auteur, je veux dire l\u2019auteur de ses jours\u2026 son\u2026 cr\u00e9ateur. Enfin, la finalit\u00e9 du r\u00e9cit que vous \u00eates en train de lire n\u2019est pas de savoir si un dieu existe, mais de suivre un promeneur dynamique dans l\u2019exercice de son activit\u00e9 en milieu hostile. Le choix de cet individu en particulier n\u2019est pas al\u00e9atoire, mais stochastique\u00a0:\u00a0 cet individu est li\u00e9 \u00e0 ma propre existence en tant qu\u2019auteur et narrateur. Cet arpenteur de c\u00f4te atlantique est le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui est un autre\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0 A ce stade de la narration, je crois pouvoir recommencer le projet d\u2019une autre mani\u00e8re en changeant le statut du narrateur\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0 Ignorant maintenant tout de ma propre exp\u00e9rience, j\u2019imagine un homme qui m\u2019est totalement inconnu et qui part de chez lui vers trois heures de l\u2019apr\u00e8s-mid sans rien dire \u00e0 personne. Dans son coffre de voiture, nul ne sait ce qu\u2019il a mis avant de partir car l\u2019automobile \u00e9tait parqu\u00e9e dans le garage et le niveau de surveillance du quartier o\u00f9 r\u00e9side ce personnage ne permet pas de savoir ce que font la plupart des gens \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leur logement, m\u00eame si les cam\u00e9ras quadrillent toutes les rues de la m\u00e9galopole. Mais je m\u2019\u00e9loigne de mon histoire, enfin celle que je vais raconter\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0 Pendant que je tenais des propos sur la politique de surveillance des milieux urbains occidentaux, mon randonneur est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 sur les lieux de ses exploits\u00a0;\u00a0 car c\u2019est un randonneur, on le voit bien maintenant qu\u2019il a enfil\u00e9 ses godillots rouges et jaunes en toile synth\u00e9tique d\u2019une marque c\u00e9l\u00e8bre bien connue, qu\u2019il a endoss\u00e9 un sac \u00e0 bandouli\u00e8res et qu\u2019il s\u2019est empar\u00e9 d\u2019un b\u00e2tonnet de marche escamotable. Son cr\u00e2ne presque chauve au sinciput est coiff\u00e9 d\u2019un chapeau mou en toile de couleur cr\u00e8me qui ressemble \u00e0 un borsalino \u00e0 bords rabattus. Il ressemble \u00e0 un h\u00e9ros de BD ou bien \u00e0 Indiana Jones, le h\u00e9ros des films d\u2019aventure yankees. S\u2019il se l\u2019entendait dire, il n\u2019aimerait pas cette comparaison, lui qui pr\u00e9tend \u00eatre original jusqu\u2019au bout des doigts, qui se targue d\u2019un anticonformisme h\u00e9rit\u00e9 d\u2019une sorte d\u2019aristocratie de l\u2019esprit qui l\u2019affilie aux grands \u00e9crivains de ce monde avec lesquels il entretient des relations r\u00e9guli\u00e8res par le biais des \u0153uvres qu\u2019ils ont produites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Il avance en suivant le sentier que nous avons d\u00e9crit plus haut sans savoir que ses pas sont compt\u00e9s, compt\u00e9s par un regard qui le surveille de pr\u00e8s gr\u00e2ce \u00e0 un drone financ\u00e9 par la NSA car le quidam est un agent d\u2019une puissance \u00e9trang\u00e8re dont la mission est de faire exploser, quelques jours plus tard, un grand centre politique dans une capitale europ\u00e9enne. Le regard qui l\u2019espionne est celui d\u2019une jeune dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019\u00e9cole de cryptographie de l\u2019Ouest\u00a0 (Western School of Cryptography) qui op\u00e8re d\u2019un bunker situ\u00e9 \u00e0 Los Angeles, non loin des studios Universal\u2026 Or, malgr\u00e9 l\u2019aust\u00e8re rigueur des exigences de cet enseignement et l\u2019extr\u00eame difficult\u00e9 de l\u2019examen d\u2019embauche, la jeune femme n\u2019est pas sans faiblesse et, en l\u2019occurrence, elle ne peut rester longtemps objective. La raison en est l\u2019apparence du type observ\u00e9 qui est singuli\u00e8re, pour elle en tout cas\u2026 L\u2019erreur des services secrets mondiaux est de penser que m\u00eame les hommes ou les femmes peuvent appliquer des mod\u00e8les parfaits qu\u2019ils ont cr\u00e9\u00e9s. Or, l\u2019homme\/la femme ne peut rien cr\u00e9er de parfait et m\u00eame quand certains hommes \/ certaines femmes parviennent \u00e0 engendrer des syst\u00e8mes pr\u00e9sent\u00e9s comme rigoureusement inattaquables, les ex\u00e9cutants introduisent dans le syst\u00e8me leur subjectivit\u00e9 et enrayent le processus qui n\u2019a, alors, plus rien de scientifique, plus rien de fiable\u2026 Pour en revenir \u00e0 la jeune cryptoanalyste, elle est d\u2019abord sensible au charme du quinquag\u00e9naire endurci qui a chauss\u00e9 les godillots rouges et jaunes pour arpenter les pentes des contreforts de la cha\u00eene c\u00f4ti\u00e8re. Puis, le hasard fait passer dans l\u2019objectif de la cam\u00e9ra embarqu\u00e9e un jeune homme au menton carr\u00e9, d\u2019allure athl\u00e9tique, qui court \u00e0 demi-nu le long du sentier, r\u00e9v\u00e9lant ainsi sa musculature remarquable et la couleur ambr\u00e9e d\u2019une peau assez velue pour qu\u2019on veuille la toucher un peu pour \u00e9prouver une sensation agr\u00e9able. Sans trop lutter, l\u2019agent de la NSA dirige le drone vers le bel apollon littoral, oubliant l\u2019espion international charg\u00e9 d\u2019attentat, espion qui profite de cette distraction de l\u2019ennemi pour prendre la poudre d\u2019ecampette et dispara\u00eetre incognito dans les fourr\u00e9s de la lande, tr\u00e8s touffus \u00e0 cet endroit. Quand le beau type torse nu dispara\u00eet lui aussi dans l\u2019entr\u00e9e d\u2019un h\u00f4tel trois \u00e9toiles avec vue sur mer, la belle observatrice ne sait plus o\u00f9 donner du drone\u00a0: le vieux randonneur reste introuvable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Si c\u2019\u00e9tait moi, je dirai que j\u2019ai eu de la chance et du nez. Le drone, je l\u2019avais rep\u00e9r\u00e9 d\u00e8s son envol, \u00e0 cause du l\u00e9ger bourdonnement et de l\u2019\u00e9clat du soleil sur la lentille du viseur. Le croisement du quidam attirant a \u00e9t\u00e9 une aubaine. J\u2019ai pu retourner par des chemins d\u00e9tourn\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 mon chez-moi transitoire o\u00f9, dans la p\u00e9nombre de ma chambre, je me suis grim\u00e9, maquill\u00e9, chang\u00e9, tondu, \u00e9pil\u00e9, transform\u00e9. J\u2019ai rajeuni de dix ans, chang\u00e9 d\u2019apparence et de sexe\u00a0: nul ne peut me reconna\u00eetre, m\u00eame s\u2019il m\u2019a d\u00e9j\u00e0 connu. D\u2019\u00e0 peine reconnaissable, je suis devenu m\u00e9connaissable. Et me voil\u00e0 bient\u00f4t dans le train en direction de l\u2019Est-Centre. J\u2019ai lou\u00e9 un caisson d\u2019isolement, en raison de l\u2019atmosph\u00e8re impure de cette saison post-pand\u00e9mique. C\u2019est par un hublot ellipso\u00efdal que je peux admirer les paysages de la province orientale avant de passer la pseudo-fronti\u00e8re qui me fera d\u00e9boucher dans les vignes du B\u00f6se-Schwitzenberg et une bouteille de vendanges tardives dans la pension de montagne o\u00f9 j\u2019ai lou\u00e9 une chambre qui donne directement sur les cimes du Gr\u00fcnenberg.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Mais, \u00e0 peine ai-je ing\u00e9r\u00e9 deux verres de cet excellent vin blanc que le sommeil me gagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 A mon r\u00e9veil, je me retrouve \u00e0 mon point de d\u00e9part. Le plus \u00e9trange est que je suis allong\u00e9, dans l\u2019ombre des rideaux tir\u00e9s, tout habill\u00e9 sur mon lit, chaussures de randonn\u00e9e aux pieds. Je tiens toujours mon b\u00e2ton de marche \u00e0 la main. Qu\u2019est-il advenu de mon d\u00e9guisement de femme d\u2019affaires\u00a0? Tr\u00e8s irrit\u00e9, je jette le b\u00e2ton au fond de la chambre et je me rue vers la fen\u00eatre. En passant devant le miroir de l\u2019armoire, je constate que je suis ficel\u00e9 dans des culottes de peau \u00e0 lani\u00e8res, dans la pure tradition locale de ces montagnes gothiques. J\u2019\u00e9carte les rideaux, j\u2019ouvre la fen\u00eatre\u2026 Ce n\u2019est pas la mer du Nord que je vois, mais le lac de Flabensee dans les eaux duquel se mirent les sommets du Gr\u00fcnenberg. Ouf\u00a0!\u00a0 J\u2019ai donc bien fait le voyage\u2026 mais cela ne me rassure gu\u00e8re car, d\u00e8s lors, cela signifie que des gens m\u2019ont suivi, rep\u00e9r\u00e9, drogu\u00e9, d\u00e9grim\u00e9\u2026 Ma pr\u00e9sence dans la bourgade teutone n\u2019a donc plus rien de clandestin. Et je le v\u00e9rifie aussit\u00f4t en apercevant un drone au-dessus du clocher de l\u2019\u00e9glise\u00a0! Je n\u2019ai pas d\u2019autre choix que de faire appel \u00e0 des renforts. Pour ce faire, j\u2019utilise le canal habituel\u00a0: la t\u00e9l\u00e9pathie. Al\u00e9atoire, certes, mais redoutablement efficace quand cela fonctionne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Il ne me reste plus qu\u2019\u00e0 attendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Je tue le temps en lisant un roman de Fr\u00e9dric Brown qui \u00e9tait sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re de la chambre et dont le titre est <em>Paradoxe<\/em> <em>perdu<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Quatre heures plus tard, on frappe. C\u2019est un des auxiliaires du service qui m\u2019apporte un brouilleur int\u00e9gral\u00a0:\u00a0 apr\u00e8s les mises au point d\u2019usage, je m\u2019efface et me transborde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Je me mat\u00e9rialise \u00e0 M. sur le quai de l\u2019a\u00e9rogare. Je vais chercher la valise \u00e0 la consigne. Je prends un taxi jusqu\u2019au Palais des Congr\u00e8s Mondiaux. J\u2019y d\u00e9pose la valise et je m\u2019\u00e9loigne. Un quart d\u2019heure plus tard, tout vole en \u00e9clats\u00a0: un vacarme \u00e9pouvantable et une onde de choc qui d\u00e9r\u00e8gle mon brouilleur. Je suis diss\u00e9min\u00e9\u00a0: il va en falloir du temps pour me recomposer correctement\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 On ne saura jamais assez gloser sur les pouvoirs de l\u2019imagination. Le quinquag\u00e9naire marcheur qui gravissait le flanc de la montagne c\u00f4ti\u00e8re a d\u00e9sormais atteint le sommet. De l\u00e0, il peut apercevoir tout en bas au niveau de la mer le petit h\u00f4tel perch\u00e9 sur le promontoire dans lequel il est descendu. Par contre, il a beau fouiller le ciel\u00a0: point de drone. Comme il cherche dans sa poche de gilet les jumelles de marche, il se rend compte qu\u2019il est v\u00eatu d\u2019une robe de taffetas bleue. Certes, il a bien des rangers aux pieds, mais il est habill\u00e9 en femme par-dessus une culotte de peau qui le fait horriblement transpirer\u2026 Il finit par trouver les jumelles au fond d\u2019un sac \u00e0 main \u00e0 dos qu\u2019il portait sur le ventre\u2026 A l\u2019horizon \u2013 est-ce possible\u00a0? \u2013 la ligne de cr\u00eate \u00e9vanescente du Gr\u00fcnenberg derri\u00e8re laquelle s\u2019\u00e9l\u00e8ve lentement un gigantesque panache de fum\u00e9e noire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 La mont\u00e9e d\u2019une certaine angoisse le force \u00e0 s\u2019asseoir sur un rocher sph\u00e9rique. Il a le gosier sec et, au moment o\u00f9 il saisit sa gourde, un jeune homme au menton carr\u00e9 athl\u00e9tique surgit au d\u00e9tour du sentier au pas de course et passe devant lui \u00e0 bonne allure. Il est suivi \u00e0 quelque distance par une jeune femme blonde au buste consistant sous un T-Shirt o\u00f9 l\u2019on peut lire \u00ab\u00a0WSC\u00a0\u00bb. Elle semble \u00e9tonn\u00e9e de le voir l\u00e0, s\u2019arr\u00eate net, d\u00e9gaine son silencieux et l\u2019abat comme un chien\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Je me suis assoupi sur ce rocher. La fatigue de l\u2019ascension, sans doute\u2026 Il fait presque nuit. Terrible douleur dans la poitrine, comme si l\u2019on m\u2019avait transperc\u00e9 la cage thoracique. Ai-je r\u00eav\u00e9\u00a0? Peut-\u00eatre\u2026mais j\u2019ai toujours cette robe sur moi. La culotte de peau, non\u2026 Dans le cr\u00e9puscule, j\u2019aper\u00e7ois en bas la superficie cruciforme du Flabensee et les lumi\u00e8res jaun\u00e2tres du village de Plf\u00f6n. J\u2019en d\u00e9duis que je suis sur l\u2019un des contreforts du Gr\u00fcnenberg. Je ne sais plus o\u00f9 je suis, o\u00f9 j\u2019en suis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Je me h\u00e2te de rejoindre la pension H\u00f6derer. J\u2019ai la chance d\u2019atteindre ma chambre sans croiser personne. Je me change prestement et je descends prendre un verre au bar. Je m\u2019enquiers des nouvelles du jour\u00a0: aucune catastrophe, aucun attentat, mais \u2013 me dit le barman \u2013 \u00ab\u00a0\u2026une jeune Am\u00e9ricaine a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e morte au bord du lac,\u2026 tu\u00e9e d\u2019une balle en plein front,\u2026 un meurtre de sang-froid, d\u2019apr\u00e8s la police\u2026\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0C\u2019est rare par ici\u00a0\u00bb ajoute un client.<br \/>\nO\u00f9 va-t-on\u00a0?<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a><br \/>\nO\u00f9 allons-nous\u00a0?<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a><br \/>\nO\u00f9 cela va-t-il\u00a0? <a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Le personnage et le narrateur<br \/>\n<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> L\u2019auteur<br \/>\n<a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> L\u2019\u00e9diteur<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 Paul-Mathias Constanti <strong>\u00a9 Editions JJB<\/strong><\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Mal incurable \u00a0 \u00ab\u00a0Dans les caves des villes que nous traversions, nous entendions des plaintes et des g\u00e9missements venant du dessous, mais nous n\u2019osions pas descendre, de peur de d\u00e9couvrir quelque horreur . 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