{"id":196,"date":"2022-09-24T17:54:34","date_gmt":"2022-09-24T16:54:34","guid":{"rendered":"http:\/\/atelalphi.fr\/?p=196"},"modified":"2022-09-24T17:54:34","modified_gmt":"2022-09-24T16:54:34","slug":"une-nuit-a-lauberge-un-conte-de-par-la-bas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/2022\/09\/24\/une-nuit-a-lauberge-un-conte-de-par-la-bas\/","title":{"rendered":"Une nuit \u00e0 l\u2019auberge (Un conte de par-l\u00e0-bas)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>\u00a0\u00a0 <\/em><\/strong>Le p\u00e8re Gadoche se d\u00e9p\u00eacha de remplir au stylo-bic la carte-r\u00e9ponse de renouvellement de l&rsquo;abonnement au magazine de gastronomie <em>Saucisses &amp; Boudins de pays<\/em>. Son \u00e9pouse le regardait d\u2019un air entendu\u00a0: oui, il devenait urgent de la renvoyer s&rsquo;il ne voulait pas manquer le num\u00e9ro de Mars consacr\u00e9 \u00e0 la t\u00eate de veau\u2026 il aurait d\u2019ailleurs d\u00fb le faire avant, il n\u00e9gligeait tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu temporises\u00a0\u00bb lan\u00e7a-t-elle, c\u2019est p\u00e9nible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Il cocha les cases en toute h\u00e2te et parapha d&rsquo;un geste vif. Il s\u2019empressa de glisser la feuille bleue dans une enveloppe accompagn\u00e9e du ch\u00e8que tir\u00e9 sur la Banque Electronique Virtuelle d\u2019Utopie. Il \u00e9tait press\u00e9\u00a0: c&rsquo;est qu&rsquo;il avait rendez-vous avec les copains du Caf\u00e9 des Platanes pour une partie exceptionnelle de matecharque sur la terre battue de la Place de la Lib\u00e9ration, l\u00e0 o\u00f9 on lapidait les outranciers et les d\u00e9viants.\u00a0 La m\u00e8re Gadoche retourna dans la grande salle du manoir o\u00f9 elle faisait \u00a0son tissage en surveillant du coin de l&rsquo;\u0153il la cuisson de son rago\u00fbt de b\u0153uf sauce Gadoche, une production maison que tous les voisins lui enviaient\u00a0: elle en exportait vers les r\u00e9gions voisines et le potentat du d\u00e9modrome lui en commandait r\u00e9guli\u00e8rement. Ces ventes procuraient un revenu d\u2019appoint non n\u00e9gligeable. Mais la succulence du mets n\u2019\u00e9tait pas suffisante pour dissuader le p\u00e8re Gadoche de sortir retrouver ses copains\u00a0: ils feraient leur partie et, bien qu\u2019il f\u00fbt oblig\u00e9 de promettre \u00e0 sa dulcin\u00e9e qu\u2019il reviendrait partager le rago\u00fbt avec elle, il finirait par accepter de rester d\u00eener \u00e0 l\u2019Auberge des Six Coquins de Bradule, dont le chef unijambiste, mais pas manchot servait une superbe blanquette de varbeau, accompagn\u00e9e d\u2019un C\u00f4tes-du-Chtarf particuli\u00e8rement gouleyant. Le bonhomme en salivait d&rsquo;avance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Pour s\u2019esquiver discr\u00e8tement \u2013 car sa m\u00e9g\u00e8re de moiti\u00e9 n\u2019aimait pas qu\u2019il sort\u00eet le soir pour aller s\u2019aviner \u2013, il eut soin de ne pas mettre les chaussures neuves qu&rsquo;il avait achet\u00e9es \u00e0 ChaussaModik la semaine pr\u00e9c\u00e9dente car, bien qu\u2019il ne s\u2019en soit pas rendu compte dans le brouhaha du magasin, le cuir en grin\u00e7ait bruyamment, surtout sur les planchers de ch\u00e2taigner. Cela lui d\u00e9plaisait fort, mais comme il avait tard\u00e9 \u00e0 s\u2019en apercevoir et qu\u2019il avait march\u00e9 sous la pluie, elles n\u2019\u00e9taient plus remboursables, il pestait. Aussi avait-il d\u00fb se r\u00e9soudre \u00e0 les garder m\u00eame si elles n&rsquo;\u00e9taient gu\u00e8re appropri\u00e9es pour filer \u00e0 l&rsquo;anglaise ou rentrer au petit matin\u00a0: alors, il continuait prudemment \u00e0 mettre ses mocassins d\u2019aventure. Silencieuses \u00e0 souhait, elles lui allaient aux pieds et il les affectionnait particuli\u00e8rement, m\u00eame si elles prenaient l\u2019eau quand il pleuvait beaucoup.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Lorsque Gadoche arriva sur la place en chevauchant son votard, ses comp\u00e8res l&rsquo;attendaient de pied ferme en su\u00e7otant le trobisse. Il ne se fit pas prier pour extraire du fond du sac qu&rsquo;il portait en bandouli\u00e8re les deux masses de charde avec lesquelles il avait coutume de faire des miracles en les ass\u00e9nant <em>\u00e0 la g\u00e9n\u00e9reuse<\/em> sur le cr\u00e2ne du filiou sauvage pour l\u2019\u00e9cerveler net. Les comp\u00e8res se tass\u00e8rent derri\u00e8re lui, s\u2019appuyant tous sur sa nageoire dorsale. On avait confiance en lui\u00a0: il \u00e9tait le doyen de l\u2019\u00e9quipe et le meilleur frappeur, mais \u2013H\u00e9las\u00a0! &#8211; \u00a0il avait d\u00fb se lever du pied gauche car il rata son coup et le filiou, fier d\u2019en avoir r\u00e9chapp\u00e9 pour cette fois, alla se r\u00e9fugier dans un coin du carreau en tr\u00e9pidant du muflard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 On fit entrer les auxiliaires de charge, des ambifieux tr\u00e8s remont\u00e9s dont les dards brillaient au soleil couchant. Il lui suffisait de les toucher avec le marteau-\u00e9clair. Mais \u2013 l\u00e0 encore -, d\u00e8s les premiers coups, il pressentit que tout irait de travers. Les marteaux lui glissaient des membres et la masse lui semblait perdre de son \u00e9lasticit\u00e9 et de son poids\u2026 Il eut beau solliciter l\u2019aide de Fenglard le soutainboule, rien n\u2019y fit. Ils perdirent toutes les parties. Et pass\u00e9 deux heures, le filiou, quoique salement amoch\u00e9, \u00e9tait toujours vivant. Vers trois heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, \u00a0Gadoche, d\u00e9pit\u00e9 et ext\u00e9nu\u00e9, d\u00e9cida, pour se fortifier<strong>, <\/strong>d&rsquo;avaler un quart de mitrafe et une boule de schnure. Or le mitrafe \u00e9tait fade et le schnure filandreux\u00a0: rien n\u2019allait bien. Un quart d\u2019heure plus tard, cependant, il r\u00e9ussit \u00e0 saquer le filiou au niveau du trou-de-vie\u00a0: c\u2019en \u00e9tait fini de lui, il se vidait de sa gadaille. La partie \u00e9tait perdue, mais l\u2019honneur \u00e9tait sauf. On se retira aussit\u00f4t dans l\u2019arri\u00e8re-salle de l\u2019auberge o\u00f9, pour exorciser toute m\u00e9lancolie, la vinaille se mit \u00e0 couler \u00e0 flots dans les effluves de glutaude. \u00c7a rigola s\u00e9v\u00e8re pendant un peu de temps. Gadoche profita bien et il eut raison parce que cela ne dura qu\u2019un temps. Au moment m\u00eame o\u00f9 Sotarin Vidragneux, le cuisinier en chef apportait la marmite de blanquette de varbeau, Adonia Gadoche faisait irruption dans la grande salle du caf\u00e9 pour protester publiquement contre le m\u00e9pris que son mari affichait pour son rago\u00fbt de b\u0153uf, puisqu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait venir se b\u00e2frer avec ses compagnons de jeu \u00e0 ladite auberge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Il songea en un \u00e9clair que ce jour maudit \u00e9tait \u00e0 marquer d&rsquo;une pierre noire. Mais plusieurs amis de soir\u00e9e s\u2019\u00e9taient approch\u00e9s de la mamite \u00e0 Gadoche et lui palpaient le soutiroir pour l\u2019amadouer et l\u2019adoucir, ce qu\u2019ils r\u00e9ussirent \u00e0 faire sans trop d\u2019efforts\u00a0: ils savaient y faire, les gueusards\u00a0! Elle arr\u00eata de hucher aigu et finit par s\u2019affaisser sur une mollefesse qui passait par l\u00e0. On lui tendit un morciau de fetule qu\u2019elle avala sans broncher, apr\u00e8s quoi elle eut soif et engloutit plusieurs mesures de houachemine bleue, un peu am\u00e8re, certes, mais enivrante \u00e0 loisir. Elle en revoulut, elle en rebut. Puis, on la fit glisser dans un habitacle de burnouille o\u00f9 elle s\u2019envapora toute dress\u00e9e de fantasmes et de transe. Les f\u00eatards purent ainsi continuer leurs libations jusqu\u2019\u00e0 une heure avanc\u00e9e de la nuit. La blanquette fut engloutie et tous les f\u00fbts de chaquenaille et de finette furent vid\u00e9s. L\u2019auberge fit recette cette nuit-l\u00e0. Heureusement les taxeurs du potentat \u00e9taient \u00e0 l\u2019autre bout du d\u00e9modrome \u00e0 soutirer des noufiots aux pauvres gratteurs de plaffe qui labouraient le glacis. Pour l\u2019heure, on allait se plaire \u00e0 outrance. Le patron \u00e9tait un gaillard de confiance qui savait amuser son monde\u00a0: il avait fait venir des clonques d\u2019alentours, des nouzelles toutes bouffies et odorantes \u00e0 un point ravissant. Ces miraculeuses caressantes firent les d\u00e9lices des braquants fort branchus qui s\u2019enblav\u00e8rent ardemment dans les chouilles grasses et chaudes et se laiss\u00e8rent dibuler sans protester jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube. Tout aurait bien fini qui avait bien commenc\u00e9, si le ma\u00eetre des bestiaux n\u2019avait pas cru bon d\u2019aller v\u00e9rifier l\u2019\u00e9tat des faucrus encag\u00e9s. Bien sid\u00e9r\u00e9 par des doses abusives de flatouille, il n\u2019avait plus la lucidit\u00e9 requise pour sa fonction\u00a0: aussi oublia-t-il de refermer le cadenas de la grande grille des cellules. Aux premi\u00e8res lueurs de l\u2019aube, les ambifieux, tout repos\u00e9s de leur nuit, se gliss\u00e8rent par la grille entrouverte et se ru\u00e8rent sauvagement dans la salle. Ils n\u2019eurent aucun mal \u00e0 paralyser les occupants \u00e0 coups de dard et les cisaill\u00e8rent ensuite \u00e0 coups de pinces avant de les d\u00e9vorer. Les enfangeux qui avaient tant festoy\u00e9 \u00e9taient, non seulement d\u00e9pourvus de leurs armes et de leurs outils de d\u00e9foutrage, mais ahuris par l\u2019exc\u00e8s de tout, dans un \u00e9tat de vuln\u00e9rabilit\u00e9 infantile. Le massacre fut total et les b\u00eates s\u2019\u00e9gay\u00e8rent dans les bois environnants\u00a0: on ne les retrouva jamais\u2026<\/p>\n<h6 style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Chroniques de l\u2019Ailleurbas<\/em>, Jean-Prote Gaverdin, Paris, 2017<\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0\u00a0 Le p\u00e8re Gadoche se d\u00e9p\u00eacha de remplir au stylo-bic la carte-r\u00e9ponse de renouvellement de l&rsquo;abonnement au magazine de gastronomie Saucisses &amp; Boudins de pays. 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