{"id":233,"date":"2024-12-11T18:09:59","date_gmt":"2024-12-11T17:09:59","guid":{"rendered":"http:\/\/atelalphi.fr\/?p=233"},"modified":"2024-12-11T18:14:57","modified_gmt":"2024-12-11T17:14:57","slug":"mal-incurable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/atelalphi.fr\/index.php\/2024\/12\/11\/mal-incurable\/","title":{"rendered":"Mal incurable"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0<em>Dans les caves des villes que nous traversions, nous entendions des plaintes et des g\u00e9missements venant du dessous, mais nous n\u2019osions pas descendre, de peur de d\u00e9couvrir quelque horreur . Nous pr\u00e9f\u00e9rions poursuivre notre marche \u00e0 travers les rues d\u00e9sertes des centres-villes d\u00e9vast\u00e9s et des faubourgs incendi\u00e9s\u2026 Les monuments bombard\u00e9s offraient leurs carcasses fragment\u00e9es aux r\u00e9fugi\u00e9s hagards. Nous ne reconnaissions rien. Des obusiers obstin\u00e9s avaient d\u00e9cid\u00e9 de tout d\u00e9truire. Leur t\u00e2che accomplie, ils s\u2019\u00e9taient retir\u00e9s sans attendre et sans laisser d\u2019adresse, sans scrupules ni regrets, les inf\u00e2mes, m\u00eame pas honteux. Puis l\u2019aviation avait fini le travail avec un tapis de bombes qui souffla les rares constructions encore debout. L\u2019an\u00e9antissement \u00e9tait complet. La cit\u00e9 \u00e9tait ras\u00e9e de pr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr\u00a0! Rien n\u2019allait repousser, se disait-on. Propri\u00e9taires de ruines, qu\u2019ils \u00e9taient, les habitants, et de gravats. Le pr\u00e9sent \u00e9tait d\u00e9sesp\u00e9rant, mais l\u2019avenir s\u2019annon\u00e7ait radieux pour les architectes, les plombiers et les ma\u00e7ons. Ils n\u2019avaient plus qu\u2019\u00e0 tout nettoyer et \u00e0 reb\u00e2tir \u00e0 z\u00e9ro. Du travail, ils n\u2019allaient pas en manquer\u00a0:\u00a0 il leur faudrait m\u00eame sans doute l\u2019aide d\u2019un peuple ami. Ceux de l\u2019au-del\u00e0 de la mer allaient affluer par bateaux entiers pour participer \u00e0 la Grande Restauration. Comme ils \u00e9taient mis\u00e9reux et pas gourmands, on les paierait des n\u00e8fles. La vie serait belle. Ceux qui pr\u00e9tendaient le contraire \u00e9taient de fieff\u00e9s battus d\u2019avance, des saboteurs de moral, des d\u00e9gonfl\u00e9s, des d\u00e9faitistes\u00a0:\u00a0 le poteau, qu\u2019ils m\u00e9ritaient, les saligauds\u00a0! Une salve dans le poitrail, un point c\u2019\u00e9tait tout\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Il sauvegarda le fichier et \u00e9teignit l\u2019ordinateur. Il suffoquait\u00a0: c\u2019\u00e9taient des souvenirs p\u00e9nibles, angoissants, \u00a0insupportables vraiment\u00a0: il valait mieux les oublier vite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0\u00a0Le soir m\u00eame, il s\u2019abandonna l\u00e2chement \u00e0 une beuverie d\u00e9brid\u00e9e avec des acolytes de basse extraction dont il ne partageait ni les valeurs ni la posture, mais cela lui permit d\u2019effacer ce pass\u00e9 qui l\u2019obs\u00e9dait. C\u2019\u00e9tait aussi un bon moyen de nettoyer l\u2019\u00e2me de ses toxines morales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Au milieu de la nuit, il exultait dans le d\u00e9lire, \u00e0 poil, sous les \u00e9toiles, avec des \u00e9tincelles dans le corps, en \u00e9quilibre avec les anges sur un fil invisible, suspendu au-dessus d\u2019un ab\u00eeme qu\u2019il \u00e9tait le seul \u00e0 voir. Un faux mouvement et ce serait la chute dans un gouffre noir, gluant, indescriptible, terrifiant. Mais il se rappela qu\u2019il avait la t\u00eate ceinte d\u2019une couronne de fleurs de cristal et de p\u00e9tales de lave\u00a0: le talisman\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0 Pour briser l\u2019inou\u00ef train-train de la vie de boh\u00e8me d\u2019un vieux guerrier, rien de tel qu\u2019un acte surr\u00e9aliste\u00a0! Toucher les galaxies en tendant la main vers la vo\u00fbte\u00a0! Laisser le palpeur de vent, juste sorti des entrailles de la d\u00e9esse, mettre son doigt d\u2019onyx dans la narine bien enfl\u00e9e\u00a0du traumatis\u00e9 ! Se vivre comme\u00a0 d\u2019un autre monde, rescap\u00e9 ou tout comme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Imaginer l\u2019innommable renaissance, si inattendue, si inesp\u00e9r\u00e9e qu\u2019on n\u2019oserait pas la raconter. In\u00e9narrable onirisme de fond.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0Mais vint le matin et son flot de signes\u2026 Le vortex obligatoire\u2026 Le tunnel vers plus loin\u2026 La r\u00e9alit\u00e9 pleine de pas de surprises du tout\u2026 Le pr\u00e9sent tyrannique fit des ronds dans l\u2019eau de ses r\u00eaves et dans la boue de ses cauchemars, des trous dans ses espoirs\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Lui, comme tous les autres, assistait, impuissant et m\u00e9dus\u00e9, \u00e0 une courbure de l\u2019espace-temps pour des consid\u00e9rations d\u2019un autre \u00e2ge. C\u2019\u00e9tait comme si les pens\u00e9es \u00e9taient asservies \u00e0 un ordre sup\u00e9rieur contre lequel il est impossible de lutter autrement que par les outils critiques remis au cours des d\u00e9cennies par les formateurs, professeurs, d\u00e9tourneurs de sens, bidouilleurs de syst\u00e8me, \u00e9ventreurs de th\u00e9orie et autre charlatans de la s\u00e9miotique restreinte. Outils bien inefficaces, ma foi\u00a0! Il suffisait de regarder le monde comme il d\u00e9rivait\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Une catastrophe molle, cet abandon des valeurs d\u2019autrefois, de l\u2019ancienne philosophie au profit de ce qu\u2019on pourrait appeler la nouvelle gen\u00e8se, la pens\u00e9e unique\u2026. On se laissait aller \u00e0 des penchants h\u00e9donistes sans vraiment plus se soucier d\u2019autrui, en se laissant vivre au gr\u00e9 des campagnes de publicit\u00e9, vagues d\u2019un tsunami qui noyait la conscience sous des tonnes de boue \u00e9molliente\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Ce qui les guettait, c\u2019\u00e9tait la peste masqu\u00e9e, ce fl\u00e9au tapi dans l\u2019ombre des salles des cartes, dans la moiteur des officines g\u00e9opolitiques, dans la puanteur des laboratoires strat\u00e9giques. C\u2019\u00e9tait le retour de la geste \u00e9ternelle, la guerre du troisi\u00e8me mill\u00e9naire, l\u2019atrocit\u00e9 majeure\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0\u00a0 Ils n\u2019allaient pas en sortir indemnes du tout, les modernes ! Une op\u00e9ration pr\u00e9vue de longue date par des vicieux qui l\u2019avaient minutieusement pr\u00e9par\u00e9e, cette \u00e9tripade internationale, cette roust\u00e9e plan\u00e9taire\u2026 Ils l\u2019avaient bien mitonn\u00e9e, cette guerre, \u00e0 coups d\u2019industrie des armes et bagages&#8230; Ils en avaient fait un explose-trogne de pr\u00e9cision, un \u00e9crase-mioches de grande port\u00e9e, un brise-monde apocalyptique. D\u2019abord, ils s\u2019\u00e9taient passablement entra\u00een\u00e9s \u00e0 petite \u00e9chelle dans diff\u00e9rentes r\u00e9gions des deux h\u00e9misph\u00e8res;\u00a0 et puis, ils avaient cr\u00e9\u00e9 des jeux de combats virtuels, afin d\u2019habituer les mouflets \u00e0 la violence ambiante, \u00a0de normaliser l\u2019\u00e9tripaillerie, de banaliser le potlatch meurtrier\u2026 Il suffisait d\u2019actionner une manette et d\u2019appuyer sur un bouton et l\u2019autre en face\u2026 d\u00e9construit, pulv\u00e9radi\u00e9, nullifi\u00e9\u2026 Sans d\u00e9lai ni c\u00e9r\u00e9monie. Un feu d\u2019artifice des plus esth\u00e9tiques, d\u2019un geste, gerbes de couleurs et grand nettoyage \u00e0 sec dans l\u2019au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9cran. Qu\u2019importe ces bip\u00e8des cloportes, ces villes de maquette, ces \u00e9coles de th\u00e9\u00e2tre des op\u00e9rations, ces faux h\u00f4pitaux\u2026 De son avion de chasse, l\u2019\u00e9ph\u00e8be aimera neutraliser \u00e0 distance, sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me, le rire aux dents, candide, bien fier de lui et de son action d\u2019\u00e9clat qui lui rapportera des points n\u00e9gociables. La guerre est un jeu qui peut rapporter gros\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Une guerre ne s\u2019improvise pas, elle se pr\u00e9pare de longue haleine. Il ne faut pas pr\u00e9cipiter les choses. Pour refaire la guerre, il faut bien quatre g\u00e9n\u00e9rations\u00a0: il faut que les gens aient oubli\u00e9 le sang, que les citoyens n\u2019aient plus en t\u00eate le souvenir des h\u00e9catombes, que la terreur de l\u2019atroce s\u2019efface, que s\u2019estompe dans la m\u00e9moire collective la vision des grands cimeti\u00e8res sous la lune, que pourrissent les croix de bois dans le vent de l\u2019histoire et sous la pluie solaire des comm\u00e9morations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 Voil\u00e0 ce que se disaient en s\u2019empiffrant de meringue et de caviar, les potentats d\u2019Occident, dans leur palais tout illumin\u00e9s, pendant les sommets internationaux, en se grattant d\u2019une main et en s\u2019\u00e9pongeant de l\u2019autre, en comparant leurs tr\u00e9sors. C\u2019est que, pour une belle conflagration mondiale, il ne faut pas regarder \u00e0 la d\u00e9pense. Il faut pr\u00e9lever l\u2019imp\u00f4t, distraire le peuple et l\u2019inciter \u00e0 creuser un abri de jardin en b\u00e9ton arm\u00e9 et \u00e0 le remplir de bo\u00eetes de conserve pour se pr\u00e9munir des effets primaires et secondaires de la d\u00e9chireuse \u00e0 noyaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00a0 La grande voix disait\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Tout va bien. La guerre aura bien lieu, mais un peu plus tard. Soyez rassur\u00e9s. Nous contr\u00f4lons la situation. Vous pouvez vous remettre la t\u00eate dans le sable<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<h5 style=\"text-align: right;\"><strong><\/strong>\u00a0\u00a0\u00a0 Jean-Jacques Brouard<\/h5>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Dans les caves des villes que nous traversions, nous entendions des plaintes et des g\u00e9missements venant du dessous, mais nous n\u2019osions pas descendre, de peur de d\u00e9couvrir quelque horreur . 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