De l’influence « philosophique » du cousin Gwano

 

    Il se demanda si finalement de l’univers il y avait une réalité autre que celle qui était perçue et si l’univers existait bien en soi : le bord du buffet était peut-être plus réel que le type qui se curait les narines aux antipodes et dont il ne verrait jamais la tronche… Shakespeare et son Mercutio plus tangible que tous les cons qui s’étaient fait tuer vivants par des ennemis tout aussi cons pour des généraux incompétents et des bourgeois trop gras et qui étaient royalement enterrés profond dans l’oubli le plus perpétuel celui-là… Ça pouvait bien continuer comme ça, qu’il se disait, en pétant dans le nylon de son cale-barre néo-rétro sans que ça dérange quiconque même pas, derrière la fine cloison, la voisine toute proche qu’avait l’oreille plus fine que la cloison, et qui, donc, par le fait, devait bien la faire sourde de temps à autre, l’oreille. Et il occupait son « espace mental vacant », comme qu’ils  disaient, les sociologues eux zaussi en vacances dans les parages. On occupait l’espace qu’on pouvait avec les médias qu’on avait à nous travailler le bourrichon au bourre-pif publicitaire… La modernité, ça se méritait, mais ça se payait aussi… et fallait pas rechigner : on payait le prix fort. Que de l’aliénation, on avait ! Et fallait pas broncher ! Avec joie et résignation, mes zigues ! Tac, dans le cerveau, des ondes à n’en plus finir de vibrer, même que les neurones à force, ils savaient plus à quelle idée se vouer : ça pensait dans tous les sens. Même Rimbaud il aurait plus retrouver sa mère, à condition qu’il la cherchât, mais rien n’était moins sûr : personne ne cherchait personne, plus jamais ! On vivait la grande époque du « Où que tu sois, je te trouve, ne cherche plus »… Ceusses qui voulaient pas être repérés l’étaient quand même et ils avaient beau gueuler, c’était du pareil au même… on voulait communiquer ? Alors, pour le coup, ça communiquait à fond : de quoi se plaignait-on ?  On avait ce qu’on méritait : fallait avoir du toupet pour rouspéter après tant de siècles de relégation dans les trous de France et de Navarre… Maintenant qu’on appartenait au monde entier, y en avait qui ruaient dans les brancards, qui rongeaient leur frein, qui criaient au scandale, non mais des fois ! Ils allaient voir enfin : on allait leur montrer ce qu’était la modernité ou plutôt ce qu’elle permettait d’éviter. On allait les isoler dans une île déserte et dépeuplée, une sorte de caillou immonde où que rien pousserait dessus même en payant très cher. Ils seraient privés de télé, de portable, de wifi et de tous les ustensiles pour se parler à distance ou se faire des risettes sans être à portée de main… On allait les laisser mariner là quelques années; après on discuterait, enfin avec ceux qui seraient encore recta du ciboulot parce que les autres, la plupart, au revoir grand-mère ! Il suffisait de se souvenir de Bombard Alain, l’autre qui avait essayé de vivre seul dans les années soixante dans son radeau gonflable au milieu du nulle part liquide que les Grecs savaient bien être un désert inhumain puisqu’ils ont fait Ulysse y circuler dans l’angoisse pendant neuf piges… Le Bombard, une fois bombance faite avec des produits naturels péchés dans les îles, le temps s’était fait long, très long, tellement long qu’il devenait impossible à étirer : il se lovait, se tordait sur lui-même et ses anneaux flexibles devenaient bougrement dangereux pour le sujet lui-même qui avait fini par craquer lamentablement et implorer Maurice de venir le quérir en bateau à moteur et le ramener pépère vers la civilisation, la vraie, celle du frigo et de l’aspirateur, de la télé et du métro, du matelas multi-spires et des cocktails en ville avec les amis…

   Mais pour en revenir à la réalité des choses, ça se compliquait parce que finalement tout ce qui avait été n’était plus, alors à quoi servait l’Histoire  avec un grand H ? A rien, disait le cousin Gwano, rien qu’à emmerder les élèves des établissements secondaires, vu qu’elle était censée servir à nourrir la mémoire des hommes ; or, poursuivait-il hargneux, y a pas pire que l’homme pour oublier, Merlin le disait déjà, peu après la naissance du Christ et l’arrivée des Saxons dans son île, et il savait, le bougre ce qu’il en était, non ? Enfin, oui… poursuivez, Gwano ! Je disais donc que, en raison du fait qu’un événement n’est plus dès qu’il a eu lieu, sa relation n’est plus qu’une trace indirecte, imprécise, une représentation tout à fait abstraite qui n’a pas plus de réalité que le royaume de Bourre-Moi-La-Reine dans les Aventures de… J’oublie toujours son nom… aidez-moi ! Et puis, on a beau avoir des nouvelles qui vous tombent sous les mirettes, des problématiques de géopolitique qu’on vous bourre dans les esgourdes, rien ne prouve que tout cela existe vraiment : il faudrait pouvoir y aller pour s’assurer qu’on ne vous conte pas des sornettes, mais nul n’y va, je veux dire, nul n’y va vraiment pour voir. Du reste, t’y vas, t’arrives trop tard : les margoulins ont déjà tout fait sauter : les preuves ? détruites… Il est trop tard, vous auriez dû venir avant… ouais, mais je pouvais pas… b’alors, tant pis, revenez l’an prochain, y aura peut-être quelque chose pour vous alors, mais rien n’est sûr désormais, avec la relativité, les trous dans la couche d’ozone et la pensée unique !

   Bon, en fait, le cousin Gwano, sa théorie, si je comprenais bien, c’était qu’il n’était pas con, Berkeley… Je sais pas où il avait pris connaissance des idées de l’Ecossais, parce que Gwano il était jamais allé ni au lycée ni en fac mais faut croire qu’à la légion il avait fini par apprendre à bien lire, c’est-à-dire entre les lignes, parce qu’il s’était mis à dégoiser avec surprise, à relier des choses entre elles auxquelles on pensait pas, à être comme qui dirait philosophe… Et Gwano, à force, l’idéalisme de Berkeley, il y croyait dur comme cire, donc pas plus que ça, mollement, mais bon, pouvait-on être certain même de l’existence de Berkeley ? Gwano en conclut un beau matin que seule sa pensée propre avait quelque réalité au moment où il l’exprimait; après, c’était même plus la peine, autant abandonner carrément… Il appelait ça « la relativité molle des tendances invérifiables »… Pas une sommité, Gwano, c’est sûr, mais un cerveau, un autodidacte à sa manière, un penseur actif… Pourtant, ses spéculations outrancières à longueur de soirée, ça pouvait plus durer : quand on a un emploi, il faut savoir se coucher la nuit pour faire semblant d’être éveillé le lendemain… Quand tu fais plus même semblant, c’est là que les ennuis commencent : t’es plus crédible parce que tu as montré ton indifférence… Le pire, c’est ça, laisser voir que t’en as rien à semer de toutes leurs manigances et autres illusions, que tu faisais semblant, mais que rien à secouer, vraiment, à part les liquidités, sonnantes et dépensantes pour échapper à la fringale. Le turbin des flingués, très peu pour toi, et ça, les exploiteurs, ils te le pardonneront pas ! Dès lors, t’es qu’un traître, point ! Alors, Gwano, dès qu’ils lui ont mis le collimateur sur le pif, il a pas résisté longtemps malgré l’entraînement… Trois mois plus tard, il a sauté par la fenêtre avec un long cache-nez de nylon autour du coup et a éjaculé sans vrai désir cinq mètres plus bas : la pendaison, papa, ça ne se commande pas… Gwano refroidi, la conversation philosophique, dans la famille, ça devenait difficile, comme qui dirait impossible… Alors je me suis replié sur moi-même et ça a fait des plis justement : je suis arrivé à faire des rapprochements inattendus, sans Gwano, par simple pliure… Après, je suis devenu autre, comme le « je » de Rimbaud ; j’ai failli et mes amis, que sont-ils devenus ? Ils ont filé… Ils étaient mal enracinés, l’amour est morte, mortuzesse …

   Longtemps, je me suis escrimé à penser tard dans la nuit jusqu’au jour où j’ai trouvé dans les archives du cousin Gwano tout un dossier sur Sidar Grabechien qui avait été, si j’en crois les échanges épistolaires, un copain à lui. En fait, je me rends compte en explorant les documents, que le cousin Gwano n’est pas étranger à la formule-miracle de son cher Sidar. Il serait même franchement la cause première de sa réussite. Je n’entrerai pas dans le détail de l’histoire, mais Gwano, persuadé que la maladie est une vue de l’esprit et une réaction psychosomatique, il pensait qu’en trouvant une sorte de nectar ad hoc que l’on proposerait à boire aux malades, la santé leur reviendrait définitivement. Ce n’était qu’une hypothèse, une lubie comme ça, mais le Sidar, lui, qui avait la tête sur les épaules et l’esprit mal tourné, s’est dit qu’il allait la produire, lui, la potion miracle. L’ironie, dans tout ça, c’est que la mixture de Grabechien, elle a été bricolée au départ par Gwano, mon cousin. Grabechien lui a fait faire des recherches sommaires, puis il a noté la formule, et bonsoir, dans le coffre-fort. Il a laissé reposer, en prétendant que, bof, c’était pas intéressant dans l’immédiat. Si bien que Gwano a dû retourner au charbon dans son entreprise de foldingues où il a succombé au burnoute. Quand il a claqué, Gwano, Sidar s’est bien gardé de révéler quoi que ce soit au grand public. Il a ressorti la formule du coffre, a lancé la fabrication, a payé des proches pour qu’ils crient au miracle. Les médias sont arrivés avec tout leur attirail de com. Très vite, Sidar Grabechien et sa panacée, on les a promus à coups de spots, de spams, de twits, de buzz, sans trop savoir comment il l’avait préparé, son sirop, ni quels en étaient la composition et les effets secondaires, à sa mixture. C’était pas cher et c’était bon, un point, c’est tout. On a beau se dire qu’il fallait quand même être ouf pour ingurgiter une concoction sans en connaître les ingrédients, le fait est là. Faut dire que la médecine entérinait en fanfare. De nombreux toubibs avaient décidé, pour des raisons qui les regardaient eux bien tous seuls, de ne pas être trop curieux : Grabechien, c’est tout vu, avait dû leur verser des pots-de-vin, une avance sur bénéfice ou alors un gros pourcentage. Ces médicastres, pour sûr, s’en bourraient plein les fouilles, des zeuros, qu’ils allaient ensuite dépenser plus loin, dans un au-delà des frontières qui les mettait hors de portée des antennes de la fiscale et de la financière. A force, Grabechien non plus, il était pas à plaindre. Depuis le temps qu’il fourguait aux honnêtes gens ses médecines à six sous sans que personne vienne fourrer son nez dans ses affaires, il en avait placé de côté, des biffetons, en Suisse, à Jersey et aux îles Caïman : c’était presque un zinzin à lui tout seul. Dans le houzehou, il faisait partie des nouveaux riches, une des plus grosses fortunes de France et même d’Europe que ça disait de lui. Quand on avait l’honneur d’être invité au château de la Motte-Moissard, on comprenait bien que sa petite – sa paulette, sa mijaurée, sa poupée dégonflée – n’avait rien à craindre pour ses vieux jours : elle allait survivre au prochain krach boursier, c’était certain. Llyods aurait fait payer très cher au pèlerin qu’aurait voulu parier des zeuzeus sur l’éventualité de la faillite de Sidar Grabechien : notre homme était donné survivant à tous les coups car Sidar était de ceux qui diversifiait ses placements à outrance, un truc imparable, en béton… Et tout cela, grâce au cousin Gwano :  l’idéalisme a des avantages… pour les matérialistes !

   Et pourtant, la pandémie de 2030 et la dépression qui en a découlé ont eu raison de Sidar Grabechien et de sa fortune. Blaise Pascal avait raison : même les grands peuvent succomber aux agressions de l’infiniment petit.

                                                                                        Franck Kappa